Régulation et éthique

Pluralisme algorithmique : reprendre la main sur les recommandations en ligne

Les algorithmes qui organisent nos fils d’actualité, recherches et vidéos influencent directement notre accès à l’information. Le pluralisme algorithmique défend davantage de choix, de transparence et de concurrence pour éviter qu’un seul mode de recommandation ne façonne seul nos horizons numériques.

Plusieurs écrans affichant des fils d’information variés pour illustrer le pluralisme algorithmique.
Illustration : Actu.ai

Un même sujet peut prendre des visages très différents selon l’écran que l’on ouvre, le moteur de recherche que l’on utilise ou le réseau social que l’on consulte. Ce n’est pas seulement une affaire de goûts individuels. Derrière l’ordre d’apparition d’une vidéo, d’un article ou d’un message se trouvent des systèmes de recommandation qui décident, à très grande échelle, de ce qui mérite d’être vu en premier.

C’est précisément ce pouvoir de classement que vise la notion de pluralisme algorithmique. L’idée n’est pas de supprimer toute personnalisation, ni de demander aux internautes de régler eux-mêmes des paramètres incompréhensibles. Elle consiste à éviter qu’un seul système, fondé sur des objectifs opaques, ne devienne la porte d’entrée quasi exclusive vers l’information, la culture et le débat public.

Dans la campagne évoquée, plus de 60 personnalités issues d’horizons divers se mobilisent en faveur de cet objectif. Leur point commun est de défendre un environnement numérique où les citoyens disposent de davantage de choix, où les règles de recommandation sont plus lisibles et où les acteurs dominants ne verrouillent pas seuls l’accès à l’attention du public.

De quoi parle-t-on quand on évoque le pluralisme algorithmique ?

Un algorithme de recommandation n’est pas une entité abstraite qui « choisit » un contenu à la manière d’un rédacteur. C’est un ensemble de règles et de calculs qui hiérarchisent des contenus à partir de nombreux signaux : abonnements, recherches, clics, durée de visionnage, interactions avec d’autres utilisateurs, fraîcheur d’une publication ou popularité d’un sujet.

Ces systèmes sont présents partout : dans les fils d’actualité des réseaux sociaux, les résultats de recherche, les suggestions de vidéos et de musique, les boutiques en ligne, ou encore les applications d’information. Ils ne créent pas nécessairement les contenus. En revanche, ils distribuent une ressource devenue rare : l’attention.

Le pluralisme algorithmique recouvre donc au moins trois ambitions complémentaires :

  • faire en sorte qu’une diversité de médias, de créateurs, de sujets et de sensibilités puisse être découverte ;
  • permettre l’existence de plusieurs logiques de classement plutôt que d’un unique réglage imposé par défaut ;
  • donner aux utilisateurs des moyens concrets de comprendre et d’influencer les recommandations qui leur sont adressées.

Il ne s’agit pas de placer artificiellement tous les points de vue sur un pied d’égalité, y compris lorsqu’ils sont trompeurs ou mensongers. Le pluralisme n’est pas la neutralité absolue, qui serait d’ailleurs impossible à définir de façon purement technique. C’est la recherche de conditions plus ouvertes pour accéder à des informations et à des sources variées.

Pourquoi la recommandation peut-elle réduire la diversité des informations ?

La personnalisation répond à une promesse simple : montrer à chacun ce qui est le plus susceptible de l’intéresser. Elle peut être utile. Elle aide à retrouver des contenus pertinents dans une masse immense de publications et peut faire émerger des sujets de niche. Mais lorsqu’elle est conçue principalement pour maximiser l’engagement, elle risque de favoriser les contenus qui retiennent le plus longtemps l’attention, suscitent de fortes réactions ou confirment des préférences déjà observées.

C’est dans ce contexte qu’est souvent évoquée la notion de bulle informationnelle. L’expression décrit le risque d’être principalement exposé à des contenus proches de ses habitudes, de son réseau social et de ses opinions. Il faut toutefois éviter un raccourci : l’existence d’un algorithme personnalisé ne prouve pas, à elle seule, qu’une personne est enfermée dans une bulle étanche. Les choix des utilisateurs, leurs abonnements, leurs discussions et les médias qu’ils consultent jouent aussi un rôle majeur.

Le problème est plutôt celui de l’accumulation. Si une même plateforme propose un seul flux par défaut, avec des critères peu explicites, l’utilisateur peut avoir du mal à découvrir d’autres angles, à comparer les sources ou à comprendre pourquoi un contenu lui est présenté. Cette difficulté concerne particulièrement l’information politique, scientifique, sanitaire ou locale, dont la valeur ne se mesure pas forcément au nombre de clics immédiats.

La désinformation complique encore l’équation. Les contenus faux ou trompeurs peuvent circuler vite lorsqu’ils exploitent la peur, la colère ou la surprise. Multiplier les options de recommandation ne suffit donc pas à les combattre. Il faut aussi des politiques de modération proportionnées, des sources identifiables, un travail journalistique solide et la possibilité de signaler des contenus problématiques.

Des règles européennes qui changent déjà le cadre

À la date du 26 septembre 2024, l’Union européenne a déjà renforcé ses exigences à l’égard des grandes plateformes. Le règlement sur les services numériques, plus souvent désigné par son sigle anglais DSA, ne crée pas à lui seul un droit général au pluralisme algorithmique. Il apporte toutefois plusieurs outils importants : davantage d’explications sur les recommandations, des possibilités de paramétrage et des obligations renforcées pour les plus grandes plateformes.

Date d’application ou d’entrée en vigueurTexte ou exigenceCe que cela change pour les recommandations
25 août 2023DSA pour les très grandes plateformes et moteurs de rechercheDes obligations spécifiques s’appliquent aux services désignés en raison de leur audience et de leurs risques systémiques.
17 février 2024DSA applicable de manière généraleLes plateformes doivent expliquer les principaux paramètres de leurs systèmes de recommandation et les moyens de les modifier ou de les influencer.
Depuis le DSA pour les très grandes plateformesOption sans profilageElles doivent proposer au moins une option de recommandation qui ne repose pas sur le profilage de l’utilisateur.
7 mars 2024Digital Markets Act, ou DMALe règlement cherche à rendre les marchés numériques plus contestables, notamment face au pouvoir des contrôleurs d’accès.

Le DSA exige que les plateformes expliquent les paramètres principaux utilisés par leurs systèmes de recommandation. Une explication utile ne consiste pas à publier des milliers de lignes de code, illisibles pour la plupart des citoyens. Elle doit permettre de comprendre les grandes logiques à l’œuvre : un contenu est-il proposé parce qu’il est récent, populaire, similaire à ceux déjà regardés, payé par un annonceur, ou apprécié par des personnes aux comportements comparables ?

Pour les très grandes plateformes et les très grands moteurs de recherche, le texte européen va plus loin en imposant au moins une option non fondée sur le profilage. C’est une avancée concrète, mais son efficacité dépendra de la manière dont cette option est présentée. Si elle est difficile à trouver, moins performante ou désactivée au moindre changement, elle risque de rester théorique.

Redonner un véritable pouvoir de choix aux utilisateurs

La personnalisation ne devrait pas être un choix binaire entre un flux opaque et l’absence totale de recommandation. Un pluralisme réel suppose des réglages simples, visibles et stables, qui permettent à chacun d’adapter son expérience selon ses besoins du moment.

Une application d’information, un réseau social ou une plateforme vidéo pourrait ainsi proposer plusieurs modes clairement identifiés : suivre d’abord les abonnements, privilégier les publications récentes, favoriser la découverte de nouvelles sources, accorder une place à l’actualité locale, ou afficher les raisons principales d’une suggestion. Le point décisif est que ces options soient compréhensibles et qu’elles ne soient pas reléguées au fond d’un menu technique.

Les utilisateurs peuvent également agir à leur échelle. Diversifier ses abonnements, consulter plusieurs médias, ne pas s’en remettre uniquement au flux d’accueil et vérifier l’origine d’une information sont des réflexes utiles. Ils ne remplacent pas les obligations des plateformes, car la charge ne peut pas reposer entièrement sur chaque individu. Mais ils contribuent à élargir le champ des contenus effectivement rencontrés.

Du choix théorique au choix réellement utilisable

Recommandation imposée ou recommandation pluraliste

Un flux par défaut

  • Les critères de classement restent largement invisibles pour l’utilisateur.
  • L’engagement et les habitudes passées peuvent guider la majorité des suggestions.
  • Changer de mode de recommandation peut être difficile ou peu intuitif.
  • La découverte dépend fortement des choix d’une seule plateforme.

Des choix explicites

  • Les critères principaux de recommandation sont expliqués en langage accessible.
  • L’utilisateur peut privilégier les abonnements, la chronologie ou la découverte.
  • Une option sans profilage limite la dépendance aux données comportementales.
  • Des sources et des modes de classement variés peuvent mieux coexister.

La différence entre une recommandation imposée et une recommandation choisie ne se joue pas seulement dans les textes juridiques. Elle se joue dans l’interface : le réglage est-il visible dès l’arrivée sur le service ? Est-il expliqué en langage courant ? Est-il conservé dans le temps ? Les plateformes ont une responsabilité particulière, car les options définies par défaut influencent fortement les usages.

Un autre enjeu concerne l’accès aux données nécessaires pour évaluer les effets des recommandations. Sans possibilité d’étude indépendante, il est difficile de savoir si certains médias, certains sujets ou certaines catégories de population sont systématiquement défavorisés dans la distribution des contenus. La transparence doit donc permettre à la fois une compréhension par le grand public et un contrôle sérieux par les chercheurs, les régulateurs et la société civile, dans le respect de la vie privée et des secrets d’affaires légitimes.

Pourquoi le marché publicitaire entre-t-il dans le débat ?

Le pluralisme algorithmique ne concerne pas seulement l’ordre des publications sur un écran. Il touche aussi au financement de l’information. Une grande partie des contenus gratuits en ligne dépend de la publicité, dont la diffusion repose elle-même sur des systèmes automatisés : ciblage des audiences, achat d’espaces, mesure des campagnes et classement des annonces.

Lorsque l’intermédiation publicitaire est très concentrée, quelques acteurs peuvent cumuler une connaissance fine des publics, des outils de distribution et des capacités de mesure. Cette position pèse sur l’économie des éditeurs, des médias et des créateurs, qui dépendent de leur visibilité pour financer leur travail. Rendre ce marché plus concurrentiel peut donc favoriser l’émergence d’alternatives et réduire la dépendance à une poignée de portes d’entrée numériques.

Le DMA, applicable depuis le 7 mars 2024 aux obligations imposées aux contrôleurs d’accès désignés, s’inscrit dans cette logique de contestabilité des marchés. Il ne garantit pas automatiquement la diversité éditoriale, mais il cherche à limiter certaines situations où un acteur incontournable pourrait imposer ses propres règles à tous les autres participants de l’écosystème.

Pour les médias, l’enjeu est double : disposer de conditions économiques plus équilibrées et pouvoir atteindre directement leurs lecteurs, sans dépendre exclusivement des choix d’un fil d’actualité ou d’une régie publicitaire dominante. Pour les internautes, une plus grande diversité d’acteurs peut signifier davantage de chemins d’accès à l’information.

Une mobilisation collective, mais des arbitrages difficiles

La mobilisation de plus de 60 personnalités en faveur d’un pluralisme algorithmique rappelle que la question dépasse le seul monde de la technologie. Responsables politiques, spécialistes du numérique, médias et citoyens ont tous intérêt à débattre de la façon dont l’information est distribuée.

Pour autant, passer du principe aux mesures concrètes soulève plusieurs difficultés. Quel indicateur permet de mesurer la diversité d’un fil ? Faut-il compter le nombre de sources, la variété géographique, les thèmes, les sensibilités politiques, la taille des médias ou la qualité des contenus ? Une obligation mal conçue pourrait produire une diversité de façade, avec de nombreux contenus semblables simplement issus de sources différentes.

La lutte contre la désinformation pose un autre arbitrage. Une plateforme doit pouvoir réduire la visibilité de contenus manifestement trompeurs ou dangereux, mais ses règles doivent être explicables, cohérentes et susceptibles de recours. Sans cela, la recherche de fiabilité peut être perçue comme une censure opaque. Le pluralisme exige donc à la fois une liberté de circulation des idées et des garanties contre la manipulation organisée.

Enfin, demander une transparence totale sur les algorithmes serait illusoire et peut comporter des risques, notamment si elle facilite le contournement des systèmes de sécurité. L’objectif raisonnable est une transparence proportionnée : assez d’informations pour comprendre, contester et contrôler les effets d’un système, sans exiger la publication brute de tous ses mécanismes techniques.

Ce qu’il faut surveiller

Le pluralisme algorithmique sera crédible si les principes européens se traduisent en expériences concrètes. Les points à observer sont clairs : la facilité d’accès aux réglages non personnalisés, la qualité des explications fournies, la place donnée à la découverte de nouvelles sources et la possibilité pour les autorités compétentes de vérifier les pratiques des plateformes.

Il faudra également suivre les effets du DMA sur la concurrence numérique et publicitaire. Plus de concurrence ne garantit pas mécaniquement une meilleure information, mais elle peut ouvrir l’espace nécessaire à l’apparition de services, de médias et de modes de recommandation différents.

Au fond, l’enjeu est moins de choisir entre l’humain et l’algorithme que de refuser qu’une seule logique algorithmique s’impose sans discussion. Dans un espace numérique où l’attention est continuellement sollicitée, pouvoir comprendre et diversifier les chemins qui mènent à l’information devient une condition importante de l’autonomie des citoyens.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le pluralisme algorithmique ?

Le pluralisme algorithmique désigne l’existence de plusieurs façons de recommander et de classer les contenus en ligne. Son objectif est d’éviter qu’un seul système opaque décide seul de ce qui est visible. Il suppose davantage de diversité dans les sources proposées, les critères de classement et les options offertes aux utilisateurs.

Les algorithmes créent-ils vraiment des bulles informationnelles ?

Les algorithmes personnalisés peuvent contribuer à réduire l’exposition à certains contenus ou points de vue, mais ils ne sont pas l’unique cause des bulles informationnelles. Les abonnements choisis, l’entourage et les habitudes de consultation comptent également. Le risque augmente lorsqu’un seul flux personnalisé devient la principale voie d’accès à l’information.

Que prévoit le DSA sur les recommandations en ligne ?

Le règlement européen sur les services numériques impose aux plateformes d’expliquer les principaux paramètres de leurs systèmes de recommandation et les moyens de les modifier ou de les influencer. Les très grandes plateformes doivent aussi offrir au moins une option de recommandation qui ne repose pas sur le profilage de l’utilisateur.

Comment choisir un fil d’actualité moins personnalisé ?

Lorsqu’un service le permet, il est possible de privilégier les publications des comptes suivis, l’ordre chronologique ou une option non fondée sur le profilage. Il est aussi utile de diversifier ses abonnements, de consulter directement plusieurs médias et de vérifier l’origine des contenus avant de les partager.

Le pluralisme algorithmique suffit-il à lutter contre la désinformation ?

Non. Des recommandations plus diversifiées peuvent aider à éviter qu’un seul type de contenu domine l’attention, mais elles ne permettent pas à elles seules de distinguer le vrai du faux. La lutte contre la désinformation nécessite aussi des règles de modération, des sources fiables, des mécanismes de signalement et une information vérifiée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. EUR-Lex, règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques, DSAeur-lex.europa.eu/eli/reg/2022/2065/oj
  2. Commission européenne, règlement sur les services numériquesdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/digital-services-act-package
  3. Commission européenne, règlement sur les marchés numériques, DMAdigital-markets-act.ec.europa.eu
  4. Arcom, autorité française de régulation de la communication audiovisuelle et numériquewww.arcom.fr