Culture et médias

Chat Haus à Brooklyn, le faux coworking de chatbots qui questionne l’IA créative

Dans une vitrine de Greenpoint, à Brooklyn, des créatures en carton s’affairent devant des ordinateurs. Chat Haus n’est pas un véritable bureau partagé pour intelligences artificielles, mais une installation de Nim Ben-Reuven qui transforme les craintes des créatifs face à l’automatisation en satire mécanique.

Des robots en carton animés travaillent derrière des écrans dans la vitrine de Chat Haus à Brooklyn.
Illustration : Actu.ai

À première vue, la scène ressemble à un bureau comme tant d’autres : des travailleurs sont assis devant leurs écrans et semblent absorbés par leurs tâches. Mais, derrière la vitrine du 121 Norman Avenue, à Greenpoint, dans le nord de Brooklyn, les employés de Chat Haus ont une particularité décisive : ce sont de petites créatures en carton, animées par des mécanismes et censées incarner des chatbots d’intelligence artificielle.

Présenté comme un espace de coworking pour IA, Chat Haus ne propose ni abonnements de bureau, ni salles de réunion, ni café pour travailleurs pressés. C’est une exposition conçue par l’artiste Nim Ben-Reuven, qui emploie la mise en scène, l’humour et la fragilité du carton pour aborder un sujet devenu très concret pour de nombreux créatifs : la montée en puissance des outils capables de produire du texte, des images ou des idées à partir d’une simple consigne.

L’installation ne prétend pas apporter une réponse définitive à cette transformation. Elle fait plutôt le choix de la rendre visible, presque absurde. En donnant un corps aux chatbots et en les installant dans une imitation de bureau, l’artiste transforme une technologie souvent intangible en un spectacle de rue que les passants peuvent regarder, photographier et commenter.

À Greenpoint, un coworking qui n’en est pas un

Chat Haus est installé dans la vitrine d’un bâtiment de Greenpoint. Le quartier de Brooklyn offre ici un décor particulièrement parlant : à l’image de nombreux secteurs créatifs, il réunit des personnes qui vivent de projets, de commandes, de collaborations et de travail indépendant. C’est précisément ce monde professionnel que l’installation choisit de caricaturer.

À l’intérieur, les personnages de carton sont placés à des bureaux et paraissent utiliser des ordinateurs. Leurs gestes sont produits par de petits moteurs, avec une précision volontairement dérisoire. Certains de ces robots sont décrits comme des « bébés en carton », une formule qui résume le mélange de tendresse, de maladresse et d’inquiétude que suscite l’œuvre.

Le nom du lieu joue avec les codes des espaces partagés contemporains. Le mot « haus », qui évoque une maison ou un lieu collectif, contraste avec l’absence d’humains au travail. Ce décalage est au cœur du projet : dans ce bureau fictif, les chatbots semblent avoir pris les postes, tandis que les humains restent dehors, sur le trottoir, à observer.

Ce que montre Chat HausCe que cela signifie dans l’installation
Des créatures en carton devant des ordinateursUne personnification comique des chatbots et des outils d’IA
De petits moteurs qui animent les personnagesL’illusion d’un travail automatisé, répétitif et visible
Une vitrine donnant sur la rueUne œuvre accessible aux passants, sans franchir la porte
Un vocabulaire emprunté au coworkingUne satire des mutations du travail créatif
Un matériau léger et vulnérableUne manière de questionner la solidité supposée des productions automatisées

Le décalage au cœur de Chat Haus

Un coworking habituel

  • Des personnes travaillent et échangent dans un espace partagé.
  • Les bureaux répondent à des besoins professionnels concrets.
  • Les outils numériques restent des instruments utilisés par des humains.
  • Le lieu est conçu pour la durée et l’activité quotidienne.

Chat Haus

  • Des figures en carton représentent des chatbots au travail.
  • Le bureau est une mise en scène artistique visible depuis la rue.
  • Les machines sont transformées en personnages satiriques.
  • L’installation est temporaire et pensée pour susciter le débat.

Que voit-on réellement à Chat Haus ?

La force de Chat Haus tient d’abord à sa lisibilité immédiate. Il n’est pas nécessaire de connaître le fonctionnement technique des grands modèles de langage pour comprendre l’idée générale. Le visiteur voit des petites figures qui s’activent dans un bureau. Puis il comprend que ces employés miniatures représentent les systèmes d’IA auxquels on demande aujourd’hui de rédiger, résumer, imaginer des visuels ou répondre à des messages.

Cette simplicité n’empêche pas l’ambiguïté. Les robots ne sont ni imposants ni futuristes. Ils paraissent plutôt précaires, fabriqués à partir d’un matériau banal, exposés dans une vitrine et dépendants de mécanismes délicats. Là où les discours sur l’intelligence artificielle convoquent volontiers la performance, la vitesse ou la puissance de calcul, Ben-Reuven met en avant des corps fragiles, parfois maladroits.

Le dispositif invite aussi à observer la différence entre l’outil et la représentation que l’on s’en fait. Un chatbot peut produire une réponse en quelques instants, mais il ne s’assoit pas réellement derrière un écran et ne partage pas les contraintes humaines d’un atelier ou d’un open space. En le figurant comme un collègue de bureau, l’artiste rend tangible une question souvent abstraite : que ressent-on lorsqu’un outil commence à être perçu comme un concurrent, un collaborateur ou un remplaçant potentiel ?

Le carton, une satire de la créativité automatisée

Le carton n’est pas ici un simple matériau de décoration. Dans le travail de Nim Ben-Reuven, il participe directement au propos. Facile à découper, léger et susceptible de se plier ou de s’abîmer, il donne aux robots une apparence provisoire. Cette vulnérabilité contraste avec la manière dont l’IA est parfois présentée comme une force inévitable et irrésistible.

L’artiste utilise ainsi le carton pour suggérer que les productions issues de l’IA ne doivent pas être regardées comme des objets magiques ou intouchables. Elles peuvent attirer, impressionner et fournir une satisfaction immédiate, à la manière d’un aliment réconfortant. Mais cette facilité d’accès ne dispense pas de s’interroger sur la qualité, la singularité ou la durée de ce qui est produit.

Cette idée ne revient pas à affirmer que toute image ou tout texte généré avec une IA serait sans valeur. Elle rappelle plutôt qu’une création ne se réduit pas à son effet instantané. Dans une pratique artistique, le contexte, l’intention, les choix et le regard critique comptent aussi. Chat Haus matérialise cette tension : les petites figures ont l’air occupées, mais leur agitation mécanique ne dit pas à elle seule ce qu’elles créent ni pourquoi elles le feraient.

Une œuvre nourrie par les inquiétudes des freelances

Nim Ben-Reuven aborde le sujet avec une légèreté assumée, mais son point de départ est personnel. L’artiste explique voir une part importante de ses missions de freelance lui échapper au profit d’outils automatisés. Cette expérience donne à l’installation une dimension moins théorique : derrière la blague du coworking peuplé de robots, il y a la question très concrète de la place des travailleurs créatifs lorsque des logiciels peuvent produire rapidement certains livrables.

Les outils d’IA générative peuvent notamment assister la rédaction, proposer des pistes visuelles, reformuler un texte ou accélérer des tâches répétitives. Pour des professionnels indépendants, cette évolution peut représenter à la fois un gain de temps et une pression nouvelle. Si un client estime qu’une machine peut accomplir une partie d’une commande, il peut être tenté de réduire le temps, le budget ou le nombre de personnes mobilisées.

Chat Haus ne désigne pas un coupable unique et ne cherche pas à faire passer la technologie pour un personnage malveillant. Au contraire, ses employés de carton sont trop petits et trop absurdes pour être réellement menaçants. Ce choix permet de déplacer la discussion. Plutôt que de s’enfermer dans une opposition simpliste entre humains et machines, l’œuvre fait apparaître les effets de cette mutation sur les conditions de travail, l’imaginaire professionnel et la valeur accordée à une création humaine.

L’humour sert ici de point d’entrée. Il peut rendre un sujet anxiogène plus facile à discuter, sans en effacer les enjeux. Voir des robots de carton faire semblant de travailler aide à formuler des questions qui restent parfois difficiles à poser frontalement : qu’attend-on d’un créatif ? Quel rôle conserve l’expérience ? Que devient l’originalité lorsque produire une première version ne demande plus les mêmes efforts ?

Pourquoi l’installation attire-t-elle des publics très différents ?

Le caractère visuel de Chat Haus explique que l’installation soit regardée par des profils variés. Des groupes de jeunes, des familles et des professionnels s’arrêtent devant la vitrine. La scène fonctionne sans mode d’emploi : même une personne qui n’a jamais utilisé de chatbot peut saisir le principe d’un bureau occupé par des machines miniatures.

Selon Nim Ben-Reuven, l’œuvre suscite aussi des conversations entre adultes et enfants autour de l’IA. Cette dimension intergénérationnelle est importante. Les intelligences artificielles génératives font désormais partie de discussions quotidiennes, mais leurs usages et leurs conséquences peuvent sembler lointains ou techniques. Une installation matérielle, visible depuis la rue, offre un support plus simple pour échanger que des débats centrés sur des logiciels ou des termes informatiques.

Les adultes peuvent y reconnaître les préoccupations liées à l’emploi, aux commandes artistiques ou à l’automatisation. Les plus jeunes peuvent y voir des personnages animés et amusants. Entre les deux, Chat Haus crée une situation où les interprétations se rencontrent. Le rire ne clôt pas la réflexion, il l’ouvre.

Une exposition temporaire avant un possible agrandissement

À la date de publication, le 27 avril 2025, Chat Haus est une installation éphémère. Elle occupe le lieu dans l’attente de permis nécessaires à de futures rénovations du bâtiment. Nim Ben-Reuven espère pouvoir maintenir l’exposition jusqu’à la mi-mai 2025.

Cette temporalité fait partie de son charme, mais aussi de sa contrainte. Une vitrine permet de rencontrer un public spontané, qui n’avait pas forcément prévu de visiter une exposition. En revanche, l’espace limite la taille du décor et les possibilités de développement. L’artiste envisage donc de déplacer le projet vers une galerie plus vaste afin de poursuivre et d’élargir cette réflexion.

Il faut toutefois distinguer cette ambition d’une annonce certaine : à ce stade, il s’agit d’un souhait formulé par l’artiste. L’avenir de Chat Haus dépendra notamment de la fin de sa présentation actuelle et des possibilités d’accueil dans un espace plus grand.

Ce que Chat Haus invite à surveiller

Au-delà de ses personnages articulés, Chat Haus pose une question qui dépasse le monde de l’art : comment représenter les outils numériques qui transforment déjà les pratiques de travail ? Les logiciels d’IA n’occupent pas réellement des bureaux, mais ils prennent progressivement place dans des tâches autrefois associées à l’écriture, au design, à la communication ou à la recherche d’idées.

L’œuvre de Nim Ben-Reuven ne tranche pas le débat sur les effets économiques et culturels de cette évolution. Sa contribution est différente. Elle rappelle qu’un changement technologique est aussi un changement de décor, de vocabulaire et de relations entre les personnes. En transformant les chatbots en collègues de carton, elle rend visible ce que les discours abstraits masquent parfois : l’automatisation suscite de la curiosité, de l’amusement, de l’inquiétude et des discussions sur la valeur de l’activité humaine.

Dans les prochains mois, le devenir de l’installation sera donc à suivre, notamment si elle trouve une galerie capable d’accueillir une version plus ambitieuse. Mais le point essentiel est déjà là, derrière une simple vitre de Brooklyn : pour parler de l’IA, il n’est pas toujours nécessaire de montrer des écrans ou des lignes de code. Quelques robots de carton suffisent parfois à faire travailler l’imagination du public.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Chat Haus à Brooklyn ?

Chat Haus est une installation artistique de Nim Ben-Reuven, présentée comme un faux espace de coworking pour chatbots d’IA. Dans une vitrine de Greenpoint, de petites créatures en carton animées par des moteurs sont installées devant des ordinateurs. Il ne s’agit donc pas d’un bureau partagé réel ni d’un service destiné aux entreprises.

Où se trouve l’exposition Chat Haus ?

À la date du 27 avril 2025, Chat Haus est visible au 121 Norman Avenue, dans le quartier de Greenpoint à Brooklyn, New York. L’œuvre est présentée dans la vitrine d’un bâtiment, ce qui permet aux passants de l’observer depuis la rue. Les informations disponibles ne précisent pas d’horaires d’ouverture spécifiques.

Pourquoi les robots de Chat Haus sont-ils fabriqués en carton ?

Le carton est un choix artistique central pour Nim Ben-Reuven. Sa légèreté et sa fragilité donnent aux robots une apparence précaire et comique. L’artiste s’en sert pour questionner l’idée d’une créativité automatisée toute-puissante et pour rappeler que l’effet immédiat d’une production générée par IA ne résume pas sa qualité ni sa valeur.

Chat Haus est-il vraiment un lieu de travail pour intelligences artificielles ?

Non. Chat Haus emprunte volontairement les codes du coworking, avec des bureaux, des écrans et des travailleurs occupés, mais c’est une œuvre d’art. Les personnages de carton figurent les chatbots et les outils d’IA. L’installation propose une satire des transformations du travail créatif, en particulier pour les artistes et freelances.

Jusqu’à quand Chat Haus doit-il rester exposé ?

Au moment de sa présentation, Nim Ben-Reuven espère conserver Chat Haus jusqu’à la mi-mai 2025. L’exposition occupe temporairement le bâtiment pendant l’attente de permis liés à de futures rénovations. L’artiste envisage ensuite un déplacement vers une galerie plus grande, mais ce projet reste alors une ambition et non une date confirmée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, rubrique technologie et intelligence artificiellewww.theguardian.com/technology