Recherche et science

Matériaux : une IA prédit des propriétés complexes à partir de peu de données

Trouver un matériau adapté à une batterie, un semi-conducteur ou un composant électronique exige habituellement de longues mesures et simulations. Des chercheurs de l’IISc et de l’UCL proposent une méthode d’apprentissage par transfert qui permet à une IA de mieux prédire certaines propriétés avec des jeux de données limités.

Chercheuse analysant une structure cristalline numérique pour prédire les propriétés d’un matériau.
Illustration : Actu.ai

Découvrir un nouveau matériau ne consiste pas seulement à trouver une composition chimique prometteuse. Il faut aussi déterminer comment ce matériau conduira l’électricité, résistera à une contrainte, stockera l’énergie ou réagira dans un environnement donné. Or, obtenir ces informations par l’expérience ou par des calculs détaillés prend du temps et coûte cher. Publiés en décembre 2024, les travaux de chercheurs de l’Indian Institute of Science, en Inde, et de l’University College London montrent comment l’apprentissage automatique peut rester utile lorsque les données disponibles sont rares.

L’équipe, dont fait partie Sai Gautam Gopalakrishnan, s’intéresse à une difficulté centrale de l’IA pour les matériaux : les modèles les plus performants ont souvent besoin de très nombreux exemples, alors que certaines propriétés sont justement difficiles à mesurer. Leur piste consiste à faire apprendre au modèle des connaissances générales sur de nombreux matériaux, avant de l’adapter à la propriété précise recherchée. Cette technique, appelée apprentissage par transfert, améliore les prédictions par rapport à un entraînement conventionnel dans les cas étudiés.

Pourquoi les données sont-elles rares en science des matériaux ?

Les matériaux sont décrits par de multiples paramètres : nature et position des atomes, structure cristalline, stabilité, réponse électrique ou comportement mécanique. Parmi les propriétés que les chercheurs cherchent à estimer figurent les écarts de bande électroniques, les énergies de formation et les caractéristiques mécaniques.

L’écart de bande, aussi appelé bande interdite, désigne une différence d’énergie qui influence la manière dont un solide conduit l’électricité. C’est un paramètre déterminant pour des composants électroniques et les semi-conducteurs. L’énergie de formation renseigne, elle, sur la stabilité d’une structure. D’autres propriétés, comme la constante diélectrique ou le coefficient piézoélectrique, aident à prévoir la réponse d’un matériau à un champ électrique ou à une contrainte mécanique.

Le problème est que ces valeurs ne se collectent pas aussi simplement que des images sur Internet. Elles peuvent nécessiter des expériences délicates, des équipements spécialisés ou de lourdes simulations. Un laboratoire peut donc disposer d’un petit jeu de données précisément pour la caractéristique qui l’intéresse, sans avoir assez d’exemples pour entraîner de zéro un grand modèle statistique fiable.

L’ambition de l’apprentissage automatique est ainsi d’accélérer la phase d’exploration. Au lieu de tester sans distinction un immense nombre de compositions et de structures, les chercheurs peuvent demander au modèle d’identifier celles qui ont le plus de chances de posséder la propriété visée. La qualité de cette sélection dépend toutefois de la façon dont le modèle représente le matériau et de ce qu’il a appris auparavant.

Comment un réseau de neurones représente-t-il un cristal ?

Les chercheurs ont travaillé avec des réseaux de neurones graphiques, souvent désignés par le sigle anglais GNN. Cette famille de modèles est adaptée aux objets qui se décrivent sous la forme d’un graphe, c’est-à-dire d’un ensemble de nœuds reliés entre eux. Une structure cristalline se prête naturellement à cette représentation : les atomes constituent les nœuds, tandis que leurs liaisons constituent les connexions.

Cette approche évite de traiter un matériau comme une simple liste de ses éléments chimiques. Deux solides peuvent contenir les mêmes éléments tout en ayant des propriétés très différentes parce que leurs atomes ne sont pas organisés de la même manière. En parcourant les connexions du graphe couche après couche, le réseau peut associer la nature des atomes, leur voisinage et la structure globale à une propriété mesurée ou calculée.

Le principe rappelle, sur certains aspects, les réseaux utilisés pour analyser des images. Dans ce cas, les premières couches extraient des motifs élémentaires, tels que des contours ou des formes, puis les couches suivantes les combinent pour reconnaître des éléments plus complexes. Pour les matériaux, le modèle apprend plutôt des motifs liés aux atomes et à leur agencement.

La conception de l’architecture compte beaucoup. Le nombre de couches du GNN et la façon dont elles sont reliées déterminent la quantité d’information structurale que le modèle peut intégrer. Une architecture mal adaptée peut manquer des relations importantes ou, au contraire, devenir difficile à entraîner. L’équipe a donc cherché une stratégie optimale avant la phase d’adaptation à des données limitées.

L’apprentissage par transfert, apprendre avant de se spécialiser

L’idée de l’apprentissage par transfert est de ne pas partir d’une page blanche pour chaque nouvelle question. Le modèle est d’abord pré-entraîné à partir d’un ensemble de données plus vaste. Il développe alors une compréhension générale des structures et des propriétés des matériaux. Il est ensuite ajusté, ou affiné, à l’aide d’un jeu de données plus petit portant sur la tâche cible.

Sai Gautam Gopalakrishnan résume ce mécanisme par une comparaison : « Le modèle apprend d’abord à classifier des images, puis s’adapte à une tâche précise. » Dans le domaine des matériaux, l’analogie signifie qu’un modèle ayant déjà appris des régularités utiles sur un grand nombre de cristaux peut les mobiliser lorsqu’il doit estimer une nouvelle propriété, même avec peu d’exemples directs.

Les chercheurs ont aussi étudié quelles parties du modèle devaient être modifiées lors de cette adaptation. Certaines couches peuvent être ajustées aux nouvelles données, tandis que d’autres sont gelées, c’est-à-dire conservées telles qu’elles ont été apprises pendant le pré-entraînement. Ce choix limite les difficultés de l’entraînement ultérieur et permet de préserver les représentations générales déjà acquises.

Dans les expériences rapportées, le modèle pré-entraîné reçoit notamment des informations telles que la constante diélectrique et l’énergie de formation afin de prédire une valeur ciblée, comme le coefficient piézoélectrique. Les résultats indiquent que cette méthode de transfert surpasse nettement les modèles entraînés de façon conventionnelle.

Prédire une propriété avec peu de données : deux approches

Entraînement conventionnel

  • Le modèle apprend uniquement à partir des données de la propriété visée.
  • Un petit jeu de données limite la quantité d’exemples disponibles.
  • Le modèle doit apprendre les représentations du matériau pour chaque tâche.
  • Les performances rapportées sont inférieures à celles de l’approche par transfert étudiée.

Apprentissage par transfert

  • Le modèle est d’abord pré-entraîné sur un ensemble de données plus large.
  • Il réutilise des connaissances acquises sur les structures et les propriétés des matériaux.
  • Certaines couches peuvent être ajustées tandis que d’autres sont gelées.
  • L’approche améliore les prédictions sur les tâches ciblées dans les travaux des chercheurs.

Le pré-entraînement sur plusieurs propriétés à la fois

L’étude ne se limite pas à transférer l’apprentissage d’une seule tâche vers une autre. L’équipe a mis en place un cadre nommé Multi-property Pre-Training, ou MPT. Son principe est de pré-entraîner simultanément le modèle sur sept propriétés différentes de matériaux en trois dimensions.

Cette stratégie est importante car les propriétés d’un matériau ne sont pas indépendantes les unes des autres. Une structure atomique qui influence sa stabilité peut également être pertinente pour comprendre sa réponse électrique ou mécanique. En demandant au modèle de traiter plusieurs objectifs durant son apprentissage initial, les chercheurs cherchent à construire une représentation plus générale du matériau.

Le résultat le plus marquant concerne les matériaux en deux dimensions. Le modèle MPT a été capable de prédire leurs écarts de bande sans avoir été préalablement entraîné sur des matériaux de cette dimension. Cela ne signifie pas que toutes les prédictions peuvent être généralisées sans contrôle d’un type de matériau à l’autre. Mais ce résultat illustre la capacité du pré-entraînement à transmettre des connaissances entre des catégories de structures différentes.

ÉtapeRôle dans la méthode étudiéeIntérêt lorsque les données cibles sont limitées
Représentation du cristalLes atomes sont des nœuds et les liaisons des connexions dans un graphe.Le modèle tient compte de la structure atomique, et non de la seule composition.
Pré-entraînementLe GNN apprend à partir d’un ensemble de données plus large, incluant plusieurs propriétés.Il acquiert des régularités générales avant de rencontrer la tâche cible.
Ajustement cibléCertaines couches sont affinées, d’autres peuvent être gelées.L’adaptation exploite un petit jeu de données sans tout réapprendre.
PrédictionLe modèle estime une propriété recherchée, par exemple un coefficient piézoélectrique.Les candidats peuvent être classés avant les validations expérimentales ou numériques.

Des applications possibles pour les batteries et les semi-conducteurs

Les chercheurs utilisent désormais ce modèle pour anticiper la vitesse à laquelle les ions se déplacent dans les électrodes de batteries. La circulation des ions est un paramètre important pour le fonctionnement des dispositifs de stockage d’énergie. Pouvoir repérer plus efficacement des matériaux favorables pourrait donc contribuer à la recherche sur de meilleures batteries.

L’autre champ d’application évoqué concerne les semi-conducteurs. Lors de leur fabrication, des défauts ponctuels peuvent apparaître dans le cristal. Ces imperfections, parfois réduites à l’échelle de quelques atomes, peuvent modifier le comportement électrique du matériau. Le modèle pourrait aider à prédire la propension d’un semi-conducteur à former de tels défauts et, ainsi, à affiner les choix de matériaux ou de procédés.

Ces pistes montrent l’intérêt pratique de la méthode : l’IA ne fabrique pas elle-même une batterie ou une puce, mais elle peut réduire le nombre de candidats à examiner. Dans des domaines où chaque mesure et chaque simulation représentent un investissement, ce filtrage peut raccourcir le chemin entre une hypothèse scientifique et une validation en laboratoire.

Ce que la méthode ne dispense pas de vérifier

Le recours à l’apprentissage automatique ne supprime pas les contraintes de la recherche expérimentale. Un modèle prédit à partir des exemples qu’il a reçus et de la représentation qu’il s’est construite. Si les données initiales sont insuffisantes, biaisées ou peu représentatives des matériaux réellement visés, les résultats peuvent être moins fiables hors de son domaine d’apprentissage.

Le passage d’un matériau théorique à un matériau fabriqué est également une étape distincte. Une structure peut sembler intéressante selon une prédiction, mais se révéler difficile à synthétiser, instable dans certaines conditions ou trop coûteuse à produire. Les prédictions doivent donc être confrontées à des calculs complémentaires et à des expériences.

L’intérêt des travaux de l’IISc et de l’UCL est précisément de proposer une réponse à l’un des obstacles les plus fréquents : le manque de données pour une propriété donnée. Ils soulignent aussi qu’il ne suffit pas de choisir un grand modèle. La sélection de l’architecture, l’organisation du pré-entraînement et la décision de geler ou d’ajuster certaines couches sont des paramètres essentiels de la performance finale.

Ce qu’il faut surveiller

La prochaine question sera de savoir dans quelle mesure cette stratégie se transpose à un éventail toujours plus large de propriétés et de familles de matériaux. Les résultats sur les écarts de bande des matériaux bidimensionnels, malgré un entraînement initial réalisé sur des données tridimensionnelles, ouvrent une piste intéressante pour la généralisation des modèles.

Il faudra aussi observer comment ces outils s’intègrent aux pratiques des laboratoires. Leur valeur dépendra de leur capacité à orienter des expériences concrètes, à quantifier l’incertitude des prédictions et à rester exploitables par des spécialistes qui doivent justifier chaque choix de matériau.

À la fin de l’année 2024, cette recherche illustre surtout une évolution de la science des matériaux : l’IA devient un instrument de découverte capable de relier des informations éparses. Bien employée, elle peut aider les équipes à poser de meilleures questions, à cibler leurs ressources et à accélérer l’identification de matériaux utiles à l’électronique et au stockage de l’énergie.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’apprentissage par transfert appliqué aux matériaux ?

L’apprentissage par transfert consiste à entraîner d’abord un modèle sur un grand ensemble de données, puis à l’adapter à une tâche plus précise disposant de peu d’exemples. Dans cette étude, le modèle apprend des régularités sur des structures et propriétés de matériaux avant d’être affiné pour prédire une propriété ciblée.

Pourquoi est-il difficile de prédire les propriétés des matériaux avec peu de données ?

Les propriétés des matériaux dépendent de leur composition, de l’organisation de leurs atomes et de nombreux paramètres physiques. Les mesures et les simulations nécessaires pour constituer les jeux de données sont souvent coûteuses et longues. Avec peu d’exemples, un modèle entraîné de zéro risque de moins bien généraliser ses prédictions.

Qu’est-ce qu’un réseau de neurones graphique ou GNN ?

Un réseau de neurones graphique traite des données organisées en nœuds et connexions. Pour un cristal, les nœuds représentent les atomes et les connexions représentent leurs liaisons. Cette représentation permet au modèle de prendre en compte l’agencement atomique, qui influence fortement les propriétés mécaniques, électroniques ou énergétiques d’un matériau.

Qu’est-ce que le cadre Multi-property Pre-Training ou MPT ?

Le Multi-property Pre-Training, ou MPT, est le cadre utilisé par les chercheurs pour pré-entraîner simultanément un modèle sur sept propriétés de matériaux en trois dimensions. Cette préparation sur plusieurs objectifs vise à lui faire apprendre des représentations plus générales, ensuite utiles pour prédire une propriété ou étudier une autre catégorie de matériaux.

Cette IA peut-elle remplacer les essais en laboratoire pour les batteries ou les semi-conducteurs ?

Non. Le modèle peut aider à sélectionner et à classer les matériaux les plus prometteurs avant des expériences ou des simulations plus lourdes. Mais ses prédictions doivent être vérifiées, notamment parce que la fabrication réelle, la stabilité et les défauts d’un matériau peuvent dépendre de conditions que le modèle ne couvre pas entièrement.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Étude scientifique : Optimal pre-train/fine-tune strategies for accurate material property predictions, npj Computational Materialsdx.doi.org/10.1038/s41524-024-01486-1
  2. Tech Xplore : Efficient machine learning: Predicting material properties with limited datatechxplore.com/news/2024-12-efficient-machine-material-properties-limited.html
  3. Tech Xplore : dossier sur les propriétés mécaniques des matériauxtechxplore.com/tags/mechanical+properties