Robotique et matériel

Aux États-Unis, les start-up de défense misent sur l’IA et les systèmes autonomes

Les jeunes pousses américaines de la défense attirent des capitaux massifs en misant sur l’intelligence artificielle, les drones et les systèmes autonomes. Anduril, Skydio, Applied Intuition, Epirus ou encore Shield AI illustrent un changement de rythme dans un secteur longtemps dominé par les grands industriels.

Des ingénieurs supervisent des drones autonomes et des systèmes de surveillance dans un centre d’opérations.
Illustration : Actu.ai

L’industrie de défense américaine est en train d’ouvrir davantage ses portes aux entreprises technologiques. Intelligence artificielle, vision par ordinateur, drones, logiciels de simulation et satellites deviennent des briques centrales de cette transformation. Dans ce paysage, des sociétés encore jeunes comme Anduril, Skydio ou Applied Intuition cherchent à imposer une méthode plus rapide, fondée sur le logiciel et l’autonomie, face aux cycles traditionnellement très longs de l’armement.

Au 18 janvier 2025, ce mouvement ne se réduit plus à quelques démonstrations techniques ou à des contrats expérimentaux. L’afflux de capitaux, l’intérêt des forces armées et la multiplication des usages liés à la surveillance, à la détection ou à la coordination d’équipements autonomes signalent un changement d’échelle. Cette dynamique pose aussi une question essentielle : comment intégrer des capacités d’IA à des missions militaires tout en conservant un cadre de contrôle, de responsabilité et de sécurité exigeant ?

126 milliards d’euros pour une nouvelle génération d’acteurs

Depuis 2021, les start-up de défense ont attiré 126 milliards d’euros d’investissements. Ce montant représente un niveau de financement deux fois supérieur à celui enregistré entre 2017 et 2020. Il traduit l’intérêt croissant des investisseurs pour des entreprises capables de proposer des équipements et des logiciels militaires à partir de technologies déjà très présentes dans le monde civil : intelligence artificielle, robotique, capteurs, traitement d’images ou systèmes de communication.

Période observéeNiveau de financement indiquéCe que cela révèle
2017-2020Niveau de référenceUn secteur encore largement structuré autour des industriels historiques
Depuis 2021126 milliards d’eurosDes financements multipliés par deux par rapport à la période précédente

Il faut distinguer ces investissements privés des commandes publiques. Lever des fonds permet à une entreprise de recruter, de construire des prototypes, de développer son logiciel ou d’industrialiser un produit. Un contrat avec l’armée reste ensuite déterminant pour tester une solution dans un cadre opérationnel, l’intégrer à des systèmes existants et, éventuellement, assurer des revenus à long terme.

Cette combinaison explique l’attrait du secteur. Les investisseurs financent des technologies susceptibles d’avoir plusieurs usages, tandis que les forces armées recherchent des capacités capables d’évoluer rapidement face à des menaces qui changent elles aussi de nature, en particulier la généralisation des drones bon marché et des moyens de brouillage.

Anduril, un symbole de la défense fondée sur les systèmes autonomes

Parmi les entreprises les plus visibles figure Anduril, valorisée 14 milliards de dollars. La société se concentre sur des systèmes autonomes conçus notamment pour détecter des drones et des intrusions. Son offre comprend des drones autonomes, des logiciels d’intelligence artificielle et des équipements de surveillance.

La promesse est celle d’une défense davantage assistée par le logiciel : des capteurs recueillent des informations, les outils les analysent rapidement et les opérateurs disposent d’une vision plus claire d’une situation. Dans un contexte de surveillance de vastes zones ou de multiplication d’objets volants, l’automatisation vise à réduire la charge des équipes humaines. Elle ne supprime pas pour autant les besoins de décision, de vérification et de supervision.

Anduril a également annoncé l’ouverture d’une immense usine d’armements autonomes baptisée Arsenal. L’enjeu n’est pas seulement de concevoir des systèmes avancés, mais aussi de pouvoir les produire à plus grande échelle. L’industrialisation constitue un défi majeur pour les start-up de défense : réussir un prototype n’implique pas automatiquement de savoir fabriquer, maintenir et déployer une technologie de façon répétable.

La collaboration d’Anduril avec l’US Air Force autour d’avions de combat sans pilote confirme la place prise par l’entreprise dans l’écosystème américain. Anduril a déjà obtenu plusieurs contrats et a élargi son réseau de partenaires avec un accord stratégique conclu avec OpenAI afin de développer des solutions d’intelligence artificielle destinées à des applications militaires.

Ce rapprochement illustre la convergence croissante entre les acteurs de l’IA généraliste et ceux de la défense. Les détails opérationnels de ces systèmes ne sont pas rendus publics dans les informations disponibles. Mais le partenariat montre que les capacités de traitement de données, d’analyse et d’assistance logicielle sont désormais considérées comme des éléments stratégiques.

Drones et essaims : une course entre détection et neutralisation

La prolifération des drones transforme les priorités. Un appareil de petite taille peut observer, transmettre des images ou perturber une opération. Lorsqu’ils sont employés en groupe, ces appareils compliquent encore davantage la défense, car les systèmes traditionnels ne sont pas toujours conçus pour traiter simultanément un grand nombre de cibles.

C’est sur ce créneau qu’intervient Epirus. Cette start-up californienne a développé un bouclier à micro-ondes capable, selon les éléments communiqués, d’éliminer des groupes de plus de 100 drones simultanément. Les micro-ondes à forte puissance constituent une réponse distincte des moyens classiques : l’objectif est de perturber ou de neutraliser des équipements électroniques plutôt que de traiter chaque drone individuellement.

Epirus est alors en discussion pour lever 200 millions de dollars. Sa technologie intéresse vivement l’armée américaine pour une utilisation potentielle au Moyen-Orient. L’intérêt pour ce type de dispositif souligne une évolution importante : la lutte anti-drones devient une fonction à part entière, avec ses capteurs, ses logiciels et ses moyens de réponse.

Skydio mise sur la vision par ordinateur embarquée

À l’autre extrémité de cette course technologique, Skydio développe des drones autonomes. Ses appareils embarquent des capacités de vision par ordinateur, c’est-à-dire des logiciels capables d’interpréter les images captées par leurs caméras. Ils peuvent ainsi suivre des cibles en temps réel et s’adapter à leur environnement avec une intervention humaine réduite.

Cette autonomie ne signifie pas qu’un drone agit sans cadre. Elle vise avant tout à lui permettre de naviguer et de poursuivre une mission dans des environnements complexes, où le pilotage manuel ou la transmission continue d’instructions peuvent être difficiles. La vision par ordinateur sert ici à transformer les flux d’images en informations exploitables pour le déplacement et le suivi.

Skydio a levé 170 millions de dollars. La start-up fournit ses solutions aux forces armées de plusieurs pays, notamment à l’Ukraine et au Canada. Son positionnement résume bien la stratégie de nombreuses jeunes entreprises de défense : partir d’une expertise technologique précise, ici l’autonomie visuelle, puis l’adapter aux exigences du terrain et des utilisateurs publics.

Shield AI et Applied Intuition : le logiciel au centre des opérations

La montée en puissance des start-up de défense ne concerne pas seulement les drones eux-mêmes. Elle touche aussi les logiciels qui permettent de les faire fonctionner, de les coordonner et de comprendre les données qu’ils produisent.

Shield AI a ainsi développé des aéronefs à décollage et atterrissage verticaux, ou VTOL, dont le V-BAT, associés à un logiciel d’analyse en temps réel. Selon les informations disponibles, ces appareils peuvent réagir immédiatement à des événements sans reconnaissance préalable ni GPS. Cette caractéristique répond à une préoccupation importante : dans certains contextes, les signaux de navigation peuvent être indisponibles, dégradés ou brouillés.

Applied Intuition, de son côté, développe des outils logiciels pour l’armée américaine. Ces solutions doivent aider les forces armées à cartographier différents environnements et à coordonner des opérations impliquant des drones autonomes, sans dépendre d’un fournisseur unique de matériel.

Cette indépendance vis-à-vis d’un constructeur est un enjeu majeur. Si chaque drone, véhicule ou capteur ne peut fonctionner qu’avec le logiciel de sa propre marque, les utilisateurs risquent de se retrouver enfermés dans des systèmes séparés. Des outils capables de faire communiquer plusieurs plateformes peuvent donc devenir aussi importants que les machines elles-mêmes.

Start-up de défense et industriels historiques : deux logiques complémentaires

Start-up technologiques

  • Développement centré sur le logiciel, l’IA et l’autonomie.
  • Cycles d’itération potentiellement plus rapides pour les prototypes.
  • Spécialisation sur des briques précises comme la vision, les drones ou la simulation.
  • Financement initial souvent porté par le capital-risque.
  • Défi majeur : produire et déployer durablement à grande échelle.

Industriels traditionnels

  • Expérience des grands programmes militaires et de leurs procédures.
  • Capacités de production, de maintenance et de soutien déjà établies.
  • Intégration de systèmes complexes sur des cycles plus longs.
  • Relations historiques avec les forces armées et les administrations.
  • Défi majeur : intégrer rapidement des technologies logicielles émergentes.

Le spatial, autre frontière de l’innovation militaire

Les ambitions de ces nouvelles entreprises s’étendent également à l’espace. Astranis développe des satellites pour l’US Space Force dans le but de lutter contre le brouillage des transmissions. Les communications par satellite sont cruciales pour relier des équipements et transmettre des données sur de longues distances. Leur protection contre les perturbations devient donc un enjeu de résilience.

L’entreprise affiche un objectif ambitieux pour 2025 : lancer cinq satellites commerciaux, avec la perspective de dépasser 100 lancements d’ici 2030. Un tel calendrier montre que les acteurs du secteur spatial veulent eux aussi passer d’une logique de projets rares et coûteux à une capacité de déploiement plus soutenue.

Firefly Aerospace travaille pour sa part sur la construction de véhicules spatiaux. L’entreprise a récemment obtenu l’autorisation d’utiliser l’un de ses engins dans le cadre de missions militaires. Le spatial n’est plus un domaine séparé des opérations terrestres ou aériennes : communications, observation et résilience des infrastructures y occupent une place grandissante.

Les promesses de l’autonomie face aux exigences de responsabilité

L’arrivée de l’IA dans la défense ne consiste pas à remplacer mécaniquement les militaires par des algorithmes. Dans les usages présentés par ces entreprises, elle sert notamment à repérer des objets, analyser de grandes quantités de données, naviguer dans un environnement ou coordonner des plateformes. Ces fonctions peuvent accélérer la compréhension d’une situation, mais elles soulèvent aussi des questions sur la qualité des informations, les erreurs possibles et la place de l’humain dans la décision.

Les start-up doivent par ailleurs composer avec des contraintes particulièrement élevées. Elles font face à la concurrence d’autres jeunes entreprises et des grands groupes de défense, mais aussi aux réglementations militaires strictes. Un logiciel peut être mis à jour rapidement, tandis qu’un système employé dans un cadre militaire exige des essais, des validations et une confiance durable de la part de ses utilisateurs.

La cybersécurité est également centrale. Plus les équipements sont connectés et pilotés par des logiciels, plus la protection des communications, des données et des mises à jour devient indispensable. L’autonomie n’est utile que si le système demeure suffisamment robuste dans des conditions dégradées et si les opérateurs peuvent comprendre ses limites.

Ce qu’il faut surveiller en 2025

Le premier indicateur à suivre sera la capacité de ces entreprises à convertir leurs levées de fonds en production et en contrats pérennes. La valorisation d’une start-up ou l’intérêt pour une démonstration ne garantissent pas son déploiement à grande échelle. L’usine Arsenal annoncée par Anduril illustre précisément ce passage délicat entre innovation logicielle et capacité industrielle.

Il faudra aussi observer la place prise par les plateformes ouvertes. Applied Intuition défend l’idée de coordonner des drones autonomes indépendamment de leurs fournisseurs. Si cette approche s’impose, la valeur pourrait se déplacer en partie vers les logiciels qui relient les équipements, cartographient les environnements et organisent les données.

Enfin, le développement des contre-mesures anti-drones, des aéronefs autonomes et des satellites mettra la gouvernance de l’IA au premier plan. L’accélération technologique offre des capacités nouvelles, mais elle rend d’autant plus nécessaire un cadre clair sur la supervision humaine, l’évaluation des systèmes et la responsabilité de leurs usages. La montée en puissance des start-up américaines de défense se jouera autant dans les usines et les logiciels que dans leur capacité à répondre à ces exigences.

Questions fréquentes

Que fait Anduril dans le secteur de la défense ?

Anduril développe des systèmes autonomes destinés notamment à la détection de drones et d’intrusions. Son offre comprend des drones, des logiciels d’intelligence artificielle et des outils de surveillance. Valorisé 14 milliards de dollars, le groupe travaille aussi avec l’US Air Force sur des avions de combat sans pilote et annonce une usine baptisée Arsenal.

Comment Skydio utilise-t-elle l’intelligence artificielle dans ses drones ?

Skydio intègre de la vision par ordinateur à ses drones autonomes. Les images captées par les caméras sont interprétées par des logiciels afin de suivre des cibles en temps réel et de s’adapter à l’environnement. La société a levé 170 millions de dollars et fournit des solutions notamment à l’Ukraine et au Canada.

Qu’est-ce qu’un système anti-drones à micro-ondes comme celui d’Epirus ?

Il s’agit d’un dispositif conçu pour contrer des drones en utilisant des micro-ondes. Epirus affirme que son bouclier peut éliminer simultanément des groupes de plus de 100 drones. Cette approche intéresse l’armée américaine, notamment parce que les essaims compliquent la défense lorsqu’un grand nombre d’appareils doit être traité rapidement.

Quel est le rôle d’Applied Intuition pour l’armée américaine ?

Applied Intuition développe des outils logiciels destinés à aider l’armée américaine à cartographier des environnements et à coordonner des opérations impliquant des drones autonomes. Son approche cherche à éviter une dépendance à un seul fabricant de matériel, afin que plusieurs plateformes puissent être utilisées dans un cadre logiciel commun.

Pourquoi les start-up de défense attirent-elles autant d’investissements aux États-Unis ?

Depuis 2021, elles ont attiré 126 milliards d’euros d’investissements, soit deux fois plus que durant la période 2017-2020. Les investisseurs et les forces armées s’intéressent aux technologies d’IA, de robotique, de vision par ordinateur, de lutte anti-drones et de communications spatiales, jugées importantes pour moderniser les capacités militaires.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. PitchBook, données et analyses sur les investissements privéspitchbook.com
  2. Anduril, présentation de l’entreprise et de ses systèmes autonomeswww.anduril.com
  3. Skydio, présentation des drones autonomes et de la vision par ordinateurwww.skydio.com
  4. Applied Intuition, logiciels de simulation et d’autonomiewww.appliedintuition.com
  5. L’Usine Digitale, dossier OpenAI cité dans l’article d’archivewww.usine-digitale.fr/openai