Régulation et éthique

Adji Bousso Dieng alerte sur la dépendance technologique de l’Afrique

Face à des technologies largement conçues hors du continent, l’informaticienne sénégalaise Adji Bousso Dieng appelle l’Afrique à consolider ses capacités propres. Données, algorithmes, formation scientifique et coopération panafricaine structurent cet appel à une souveraineté qui ne se confond pas avec le repli.

Des étudiants et chercheurs africains travaillent ensemble sur un projet d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle promet de transformer l’éducation, les services publics, la santé, l’agriculture ou encore les entreprises. Mais une question précède toutes les autres : qui conçoit les outils, avec quelles données, selon quelles priorités et au bénéfice de qui ? Pour l’informaticienne sénégalaise Adji Bousso Dieng, cette interrogation est devenue décisive pour l’Afrique. Elle alerte sur une souveraineté technologique qu’elle juge en péril, à mesure que le continent dépend de solutions conçues, entraînées et pilotées hors de ses frontières.

Son propos ne consiste pas à rejeter le progrès technique ni les partenariats internationaux. Il pose plutôt les conditions d’une participation équitable à la révolution numérique : former des scientifiques, protéger les citoyens, développer des capacités locales et intégrer les réalités africaines dans la conception des systèmes algorithmiques. Un programme vaste, qui concerne autant les gouvernements que les universités, les entreprises et les jeunes générations.

La souveraineté technologique, de quoi parle-t-on ?

La souveraineté technologique désigne la capacité d’un pays, ou d’un ensemble de pays, à faire des choix autonomes dans le numérique. Elle ne signifie pas qu’il faudrait produire seul chaque ordinateur, chaque puce ou chaque logiciel. Dans un secteur fondé sur des échanges mondiaux, une telle autosuffisance serait peu réaliste.

L’enjeu est ailleurs : disposer des compétences, des règles, des infrastructures et des acteurs capables de comprendre une technologie, de l’adapter à des besoins locaux et de décider des conditions de son usage. Pour l’intelligence artificielle, cette autonomie recouvre notamment la maîtrise des données, la formation des équipes techniques, la capacité à évaluer les outils importés et l’existence d’un tissu d’innovation local.

Adji Bousso Dieng place ces sujets au centre de son avertissement. Lorsque les outils numériques essentiels sont principalement imaginés ailleurs, les priorités des sociétés qui les utilisent risquent de peser insuffisamment dans leur conception. La dépendance peut alors être économique, technique, mais aussi culturelle et politique.

EnjeuRisque soulevé par Adji Bousso DiengCapacité à renforcer
DonnéesUne protection insuffisante des informations des citoyensDes règles et des pratiques de gouvernance adaptées
AlgorithmesLa reproduction de stéréotypes et d’inégalitésUne conception incluant des perspectives africaines
CompétencesUne dépendance durable aux expertises extérieuresLa formation scientifique et technologique des jeunes
InnovationDes solutions importées mal adaptées aux besoins locauxDes talents, des institutions et des entreprises locales
CoopérationDes échanges déséquilibrés avec les grandes puissances technologiquesDes partenariats fondés sur un partage équitable des savoirs

Le parcours d’Adji Bousso Dieng, une voix née au Sénégal et reconnue à Princeton

La portée de cet appel tient aussi au parcours de celle qui le porte. Née à Kaolack, au Sénégal, Adji Bousso Dieng a quitté son pays pour poursuivre ses études en France, avant de s’établir aux États-Unis. Elle a participé aux progrès technologiques au sein de grandes entreprises, dont Google, puis est devenue la première professeure noire en informatique à l’université de Princeton.

Cette trajectoire internationale lui donne une position singulière dans le débat. Elle connaît les grands centres où se développent les technologies d’intelligence artificielle, tout en rappelant l’importance des conditions dans lesquelles celles-ci arrivent sur le continent africain. Son message ne porte donc pas uniquement sur l’accès aux outils. Il concerne la faculté des Africains à devenir également leurs concepteurs, leurs évaluateurs et leurs décideurs.

La chercheuse associe cette ambition à une idée simple : les capacités scientifiques ne peuvent pas être durablement externalisées. Une société qui ne forme pas suffisamment de personnes capables de comprendre et de transformer les technologies qu’elle emploie se retrouve plus exposée aux choix faits par d’autres.

Pourquoi parle-t-elle de « colonisation numérique » ?

Adji Bousso Dieng emploie l’expression de « colonisation numérique » pour décrire le risque d’une dépendance profonde aux plateformes, aux systèmes et aux modèles venus de l’extérieur. L’expression est forte, mais elle renvoie à une préoccupation concrète : des outils dominants peuvent orienter l’accès au savoir, les usages de l’information et la représentation des personnes, sans nécessairement refléter les besoins des populations qui les utilisent.

Dans le domaine de l’IA, les systèmes sont façonnés par plusieurs décisions : les données retenues pour leur entraînement, les catégories utilisées pour les classer, les objectifs fixés aux développeurs et les critères choisis pour mesurer leur efficacité. Si ces étapes ignorent largement certaines sociétés, leurs langues, leurs références culturelles ou leurs contraintes quotidiennes, l’outil peut se montrer moins pertinent pour elles.

Le problème ne se limite pas à une erreur technique isolée. Des systèmes utilisés à grande échelle peuvent contribuer à renforcer une vision incomplète du monde. C’est pourquoi l’informaticienne appelle à investir davantage dans les talents locaux et à ne pas considérer les technologies importées comme automatiquement neutres ou universelles.

Cette vigilance concerne aussi l’accès à la connaissance. Lorsqu’un petit nombre d’acteurs maîtrise les infrastructures, les logiciels et les canaux de diffusion numériques, il peut influencer les conditions dans lesquelles l’information est produite, organisée et rendue visible. Construire une capacité technologique africaine revient donc aussi à défendre une pluralité de points de vue.

Des algorithmes à repenser pour éviter les stéréotypes

Les algorithmes ne sont pas des juges impartiaux par nature. Un algorithme est un ensemble de méthodes qui traite des informations selon des règles et des objectifs déterminés par des humains. Les systèmes modernes d’intelligence artificielle apprennent, en outre, à partir de grandes quantités de données. Les biais présents dans ces données ou dans les choix de conception peuvent se retrouver dans leurs résultats.

Adji Bousso Dieng s’inquiète de cette capacité des algorithmes à façonner la perception des individus et des cultures. Des données déséquilibrées, une représentation insuffisante de certaines populations ou des catégories mal adaptées peuvent contribuer à perpétuer des biais raciaux et sociaux. Ces biais peuvent affecter la manière dont des personnes sont décrites, classées, recommandées ou rendues visibles par des outils numériques.

Répondre à ce défi ne consiste pas seulement à corriger un logiciel une fois qu’un problème est détecté. La chercheuse plaide pour une réflexion en amont, dès la conception des outils. Cela implique d’intégrer des points de vue africains, de valoriser la diversité culturelle et d’interroger les conséquences sociales des systèmes déployés.

La formation scientifique, un levier pour la jeunesse africaine

Pour Adji Bousso Dieng, l’une des réponses les plus importantes se trouve dans l’éducation. Elle appelle à renforcer les cursus liés aux sciences, au numérique et à l’intelligence artificielle au sein des établissements africains. L’objectif n’est pas seulement de former des utilisateurs capables de naviguer sur les plateformes existantes, mais de donner aux jeunes les moyens d’innover.

Cette formation doit permettre de développer une culture scientifique solide : comprendre comment fonctionne un système automatisé, poser les bonnes questions sur ses limites, analyser ses données et participer à la création de solutions adaptées. À mesure que le numérique prend une place croissante dans l’économie et dans la vie quotidienne, ces compétences deviennent un élément d’autonomie collective.

L’enjeu est également de rendre les parcours scientifiques pertinents au regard des réalités locales. L’IA ne doit pas être enseignée comme une technologie abstraite, déconnectée des besoins des territoires. Elle peut devenir un domaine d’expérimentation et de création, à condition que les jeunes disposent des ressources intellectuelles et institutionnelles pour s’en emparer.

Dépendance technologique ou capacité souveraine

Dépendance subie

  • Des outils principalement conçus hors du continent.
  • Des priorités locales peu prises en compte dans les choix techniques.
  • Un risque de stéréotypes renforcés par des données et algorithmes mal adaptés.
  • Une forte dépendance aux compétences et aux ressources extérieures.

Capacité souveraine

  • Des talents locaux formés aux sciences, au numérique et à l’IA.
  • Des solutions conçues ou adaptées aux besoins des sociétés africaines.
  • Une protection des données et des droits pensée dès la conception.
  • Une coopération panafricaine et internationale plus équilibrée.

Une réponse panafricaine plutôt qu’une somme d’initiatives isolées

L’appel d’Adji Bousso Dieng prend une dimension panafricaine. Pour elle, les pays africains ont intérêt à unir leurs forces afin de bâtir une assise technologique plus robuste. Les défis liés aux données, aux compétences, à la recherche et aux infrastructures dépassent souvent les frontières nationales. Les traiter de façon coordonnée peut donner plus de poids aux acteurs du continent.

Cette coopération suppose un dialogue entre les États, les universités, les chercheurs et le secteur privé. Chacun intervient à un niveau différent : les pouvoirs publics peuvent fixer un cap et protéger les droits des citoyens, les établissements académiques forment les talents et produisent des connaissances, tandis que les entreprises sont appelées à transformer ces compétences en solutions concrètes.

Le panafricanisme technologique défendu par la chercheuse ne signifie pas l’uniformité. Les pays africains ont des langues, des économies et des priorités diverses. Il s’agit plutôt de créer des espaces de coopération capables de mutualiser les efforts, de partager les connaissances et de donner une place plus importante aux intérêts africains dans les rapports de force numériques mondiaux.

Coopérer avec l’Europe et les États-Unis sans perdre sa capacité de décision

L’autonomie technologique ne passe pas par l’isolement. Adji Bousso Dieng prône au contraire des échanges interculturels et scientifiques durables entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis. La coopération internationale peut stimuler l’innovation, faciliter la circulation des savoirs et mettre en relation des équipes de recherche.

Mais la chercheuse insiste sur une condition : ces relations doivent respecter les spécificités locales et s’accompagner d’un partage équitable des connaissances et des ressources. Une coopération équilibrée ne réduit pas les partenaires africains à un rôle de marché, de source de données ou de simple terrain d’expérimentation. Elle reconnaît leur capacité à définir des priorités et à participer pleinement aux décisions.

Cette nuance est essentielle. Le débat n’oppose pas deux choix simplistes, importer toute la technologie ou tout produire localement. Il porte sur la possibilité de choisir, d’adapter, de négocier et de créer. C’est cette marge de décision que désigne la souveraineté.

Protéger les données et les droits dès la conception

Les données personnelles constituent un autre axe majeur de l’alerte. L’utilisation massive de services numériques et de systèmes d’IA soulève des questions de protection, de sécurité et de respect des droits fondamentaux. Pour Adji Bousso Dieng, ces sujets ne doivent pas être traités après le déploiement d’une technologie, lorsqu’il est déjà difficile d’en modifier les effets.

Penser la protection des données dès la conception consiste notamment à se demander quelles informations sont réellement nécessaires, qui peut y accéder, à quelles fins elles seront utilisées et comment les personnes concernées peuvent conserver une maîtrise sur leur vie numérique. Cette réflexion vaut autant pour les services publics que pour les plateformes et les outils proposés par des entreprises privées.

La sécurité constitue le second volet de cette exigence. Un système peu sécurisé peut exposer des informations sensibles ou accroître la vulnérabilité de ses utilisateurs. Dans le contexte de l’IA, la rapidité de l’innovation ne doit pas servir de prétexte à reléguer ces garanties au second plan. Progrès technologique et respect des droits doivent avancer ensemble.

Ce qu’il faut surveiller pour l’avenir numérique africain

Le plaidoyer d’Adji Bousso Dieng invite à regarder au-delà de la fascination pour les performances de l’intelligence artificielle. La question centrale est celle de la capacité à agir : qui forme les futurs ingénieurs, qui fixe les règles de protection des données, qui participe à la conception des algorithmes et qui bénéficie de la valeur créée ?

Plusieurs évolutions seront particulièrement déterminantes : la place accordée aux sciences et à l’IA dans les cursus, la capacité des pays africains à coopérer, l’émergence de solutions locales et la prise en compte des droits des citoyens dans les politiques numériques. Les partenariats avec les grandes puissances technologiques devront également être évalués à l’aune de leur réciprocité.

En mettant en garde contre une dépendance qui pourrait s’installer durablement, Adji Bousso Dieng ne dessine pas un avenir inévitable. Elle formule au contraire un appel à l’action. Pour l’Afrique, la souveraineté technologique repose sur une idée exigeante mais accessible : ne pas seulement adopter les innovations du monde, mais participer à leur définition.

Questions fréquentes

Qui est Adji Bousso Dieng ?

Adji Bousso Dieng est une informaticienne sénégalaise née à Kaolack. Après des études en France puis une installation aux États-Unis, elle a notamment contribué aux progrès technologiques chez Google. Elle est devenue la première professeure noire en informatique à l’université de Princeton et intervient sur les enjeux de l’IA, des biais et de la souveraineté technologique africaine.

Pourquoi la souveraineté technologique de l’Afrique est-elle importante ?

Elle permet aux pays africains de garder une capacité de décision sur les technologies qui structurent l’économie, l’information et les services du quotidien. Il ne s’agit pas de tout produire seul, mais de pouvoir former des experts, protéger les données, adapter les outils aux besoins locaux et participer aux règles qui encadrent l’intelligence artificielle.

Que signifie l’expression colonisation numérique ?

Dans le plaidoyer d’Adji Bousso Dieng, cette expression désigne le risque d’une dépendance durable envers des technologies majoritairement conçues hors du continent africain. Ces outils peuvent imposer des priorités, des représentations et des conditions d’accès au savoir qui ne correspondent pas toujours aux réalités locales, tout en limitant la capacité d’innovation autonome.

Comment les algorithmes peuvent-ils reproduire des biais raciaux ?

Les systèmes d’IA apprennent à partir de données et de choix réalisés par leurs concepteurs. Si certaines populations ou certains contextes sont peu représentés, ou s’ils sont décrits à travers des stéréotypes, les résultats peuvent reproduire ces déséquilibres. Adji Bousso Dieng appelle donc à intégrer davantage de perspectives africaines dès la conception et l’évaluation des algorithmes.

Quelles solutions Adji Bousso Dieng propose-t-elle pour l’Afrique ?

La chercheuse insiste sur plusieurs leviers complémentaires : renforcer la formation scientifique des jeunes, investir dans les talents locaux, mieux protéger les données, repenser les algorithmes et favoriser la coopération entre pays africains. Elle défend aussi des échanges avec l’Europe et les États-Unis, à condition qu’ils reposent sur un partage équitable des connaissances et des ressources.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Princeton University, département d’informatiquewww.cs.princeton.edu
  2. Google Research, travaux et équipes de rechercheresearch.google