Société et emploi

Robots et emploi : Adam Dorr alerte sur une transition sociale tumultueuse

Le futuriste Adam Dorr estime que les robots et l’intelligence artificielle pourraient évincer une part considérable du travail humain d’ici vingt ans. Pour le chercheur de RethinkX, le défi n’est pas seulement technologique : il concerne le partage des richesses, le rôle des institutions et la place du travail dans nos vies.

Des salariés discutent dans un lieu de travail tandis que des robots accomplissent diverses tâches en arrière-plan.
Illustration : Actu.ai

Le travail ne sert pas uniquement à produire des biens ou des services. Pour beaucoup de personnes, il structure les journées, assure un revenu, confère un statut et crée des relations. C’est pourquoi l’avertissement d’Adam Dorr dépasse largement la question des machines dans les entreprises. Le futuriste estime que les progrès combinés des robots et de l’intelligence artificielle peuvent transformer en profondeur le marché du travail au cours des deux prochaines décennies, avec des conséquences sociales potentiellement beaucoup plus vastes.

Dans cette perspective, le sujet n’est pas de savoir si quelques métiers vont évoluer, ce qui est déjà le cas depuis longtemps avec le numérique. Adam Dorr pose une hypothèse plus radicale : les systèmes automatisés pourraient devenir suffisamment performants et moins coûteux pour remplacer une part substantielle du travail humain, et peut-être la majorité des emplois. « Nous avons peu de temps pour nous préparer », alerte-t-il. Sa projection n’est pas une certitude sur l’avenir, mais elle oblige à examiner une question concrète : comment une société organise-t-elle ses revenus, ses droits et son quotidien si l’emploi cesse d’être accessible au plus grand nombre ?

Une prédiction à l’horizon de 2045

Adam Dorr dirige une équipe de recherche au sein de RethinkX, une organisation à but non lucratif qui étudie les dynamiques de rupture technologique. Publiée le 9 juillet 2025, son analyse s’inscrit dans un débat déjà central : l’IA va-t-elle seulement assister les salariés, ou finira-t-elle par accomplir elle-même une grande partie de leurs tâches ?

Pour Dorr, la réponse est particulièrement ambitieuse. Il anticipe que les robots et l’IA puissent remplacer une part très importante du travail humain dans les vingt prochaines années, soit à l’horizon de 2045. Il va jusqu’à envisager que l’être humain devienne presque superflu dans de nombreux cadres professionnels.

Cette thèse doit être comprise pour ce qu’elle est : une prévision de futuriste, et non une échéance garantie. Les rythmes d’adoption dépendent de nombreux facteurs, parmi lesquels le coût des équipements, la fiabilité des logiciels, l’accès à l’énergie, la réglementation, l’acceptation par les clients et les choix des employeurs. Mais la force de l’alerte de Dorr tient précisément à son refus d’attendre que tous ces facteurs soient réunis pour réfléchir aux conséquences.

Repère temporelCe qu’avance Adam DorrCe que cela implique
Juillet 2025La préparation doit commencer sans délaiLes institutions doivent anticiper, plutôt que réparer les effets du choc après coup
15 à 20 ans après une innovationC’est, selon lui, le délai fréquent de pénétration de grandes ruptures techniquesUne technologie d’abord marginale peut devenir dominante en peu de temps
Vers 2045Les robots et l’IA pourraient évincer la plupart des emplois humainsLe problème devient celui de la répartition des revenus et de l’utilité sociale

Pourquoi l’adoption peut-elle être si rapide ?

Le raisonnement de Dorr repose sur l’observation de précédentes transformations techniques. Il rappelle que certaines innovations ont basculé rapidement d’un statut de nouveauté à celui de norme, souvent dans les quinze à vingt ans suivant leur introduction. Il cite notamment le passage des chevaux aux automobiles et celui des lampes à gaz aux ampoules électriques.

Ces comparaisons ne signifient pas que chaque technologie suit mécaniquement le même calendrier. Elles illustrent plutôt un mécanisme économique : lorsqu’une solution nouvelle devient à la fois plus performante et moins chère, les organisations ont de fortes raisons de l’adopter. Dans le cas présent, une entreprise pourrait choisir un système automatisé s’il exécute une tâche avec une meilleure qualité, une plus grande disponibilité ou un coût inférieur à celui d’un salarié.

Les robots concernent les activités physiques, telles que la manutention, la production ou certains services. L’IA, elle, peut intervenir dans des activités de bureau, d’analyse, de conseil ou de communication. Ensemble, ces technologies pourraient automatiser des tâches qui relevaient jusqu’ici de compétences humaines très diverses. C’est cette combinaison qui nourrit l’inquiétude de Dorr : il ne s’agirait plus d’un outil limité à une industrie particulière, mais d’une capacité susceptible de se diffuser dans l’ensemble de l’économie.

Quels emplois seraient concernés par les robots et l’IA ?

Les secteurs les plus visibles de l’automatisation sont souvent ceux où les tâches sont répétitives ou prévisibles. Pourtant, la vision d’Adam Dorr va au-delà de cette première image. Selon lui, des domaines qui paraissent aujourd’hui étroitement liés à la personnalité, au jugement ou à la relation humaine seront eux aussi mis en concurrence avec des machines.

Il mentionne ainsi des activités aussi différentes que le coaching sportif, la politique ou l’éthique. L’idée n’est pas qu’un logiciel reproduira parfaitement toutes les dimensions d’un entraîneur, d’un élu ou d’un philosophe. Elle est que des systèmes capables de conseiller, d’analyser, de dialoguer et de proposer des décisions pourraient répondre à une partie de la demande, avec une disponibilité permanente.

Cette nuance est essentielle. Une profession peut subsister tout en employant moins de personnes. Si une IA prend en charge la préparation d’un dossier, la recherche d’informations ou une première analyse, le travail restant peut nécessiter moins de temps humain. De même, un robot qui réalise une partie des opérations physiques peut réduire les besoins de main-d’œuvre sans supprimer immédiatement tout le poste.

Dorr n’exclut pas l’existence de niches où la présence humaine restera recherchée. Certaines personnes pourront préférer un contact humain pour des raisons de confiance, de goût ou de lien social. Mais, à ses yeux, ces niches ne suffiront pas nécessairement à fournir des emplois à grande échelle. Sa préoccupation porte donc moins sur la disparition totale et immédiate de chaque métier que sur la diminution globale de la demande de travail humain.

L’ultra-abondance ou l’aggravation des inégalités

Le scénario décrit par Adam Dorr n’est pas uniquement sombre. Si des machines peuvent produire davantage de biens et de services avec moins de travail humain, la société pourrait accéder à une forme d’ultra-abondance. Les produits, l’énergie, les services ou certaines connaissances pourraient devenir plus accessibles à mesure que les coûts de production baissent.

Mais l’abondance matérielle ne garantit pas, à elle seule, que chacun en bénéficiera. Si les technologies, les données, les infrastructures et les revenus qu’elles génèrent sont concentrés entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, la productivité accrue peut coexister avec une forte précarité. Dorr redoute alors une trajectoire vers des inégalités extrêmes, voire une forme d’oligarchie.

L’automatisation selon Adam Dorr : deux trajectoires possibles

Une prospérité partagée

  • Des biens et services produits à moindre coût grâce aux machines
  • Davantage de temps libéré pour la vie personnelle, la création et la communauté
  • Des bénéfices technologiques distribués au-delà des seuls propriétaires des outils
  • De nouvelles formes de participation sociale adaptées à une économie moins centrée sur l’emploi

Une transition subie

  • Une diminution rapide de la demande de travail humain
  • Des revenus et des infrastructures concentrés entre quelques acteurs
  • Des inégalités renforcées malgré une productivité accrue
  • Une perte de repères pour les personnes dont l’emploi structurait la vie sociale

La différence entre ces deux issues ne réside donc pas seulement dans la puissance des robots ou des modèles d’IA. Elle dépend de choix collectifs : qui possède les machines, qui touche les revenus issus de leur activité et selon quelles règles les ressources sont redistribuées. Dans le raisonnement de Dorr, la technologie crée une possibilité. Les institutions déterminent en grande partie si cette possibilité devient un progrès partagé ou un facteur de fracture.

Repenser la valeur, le prix et la distribution

Pour se préparer, Adam Dorr appelle à revisiter des notions très concrètes : la valeur, le prix et la distribution des ressources. Dans une économie fondée sur le salariat, le revenu est largement lié à l’emploi. Si les emplois deviennent insuffisants pour répondre aux besoins de milliards de personnes, ce mécanisme cesse de remplir sa fonction principale.

Le chercheur insiste sur l’urgence de chercher de nouveaux cadres, sans prétendre disposer à lui seul d’un plan achevé. Il invite à expérimenter des structures de propriété et de participation différentes. Le point central est de ne pas réserver les bénéfices de l’automatisation à ceux qui contrôlent déjà les entreprises et les technologies.

Cette réflexion concerne directement les pouvoirs publics, mais aussi les entreprises, les syndicats, les établissements d’enseignement et les citoyens. Les gouvernements auraient, selon Dorr, un rôle à jouer pour établir rapidement des politiques et des règles adaptées à l’automatisation, afin que ses bénéfices soient distribués plus équitablement.

Que devient une société avec moins de travail ?

La perte d’un emploi ne se résume jamais à une ligne comptable. Elle peut affecter l’autonomie, l’identité, la santé sociale et le sentiment d’être utile. Une réduction du temps de travail pourrait libérer du temps pour les proches, la vie associative, l’apprentissage ou la création. Mais elle pourrait aussi laisser certaines personnes face à un vide, surtout si elles sont privées de revenus et de perspectives.

C’est pourquoi Dorr place les relations personnelles et la communauté au centre de sa vision plus optimiste. L’être humain ne se définit pas seulement par sa productivité. Dans un monde où les machines prennent davantage en charge la production, la créativité, l’entraide et les liens sociaux pourraient devenir des espaces majeurs d’épanouissement.

Cette perspective ne doit pas servir à minimiser les difficultés de la transition. Il ne suffit pas de dire aux travailleurs touchés qu’ils auront davantage de temps libre. Encore faut-il qu’ils disposent de ressources, de droits et de lieux où exercer une activité choisie et reconnue. Le défi est donc autant culturel que matériel : faire évoluer notre manière de mesurer la réussite et la contribution à la collectivité.

Ce qu’il faut surveiller d’ici à 2045

La prédiction d’Adam Dorr mérite d’être suivie à travers plusieurs signaux concrets. Le premier est la vitesse à laquelle les entreprises déploient réellement les robots et l’IA, au-delà des démonstrations techniques. Le deuxième concerne les emplois : non seulement ceux qui disparaissent, mais aussi ceux qui se transforment, les tâches qui sont déléguées et les nouveaux rôles qui apparaissent.

Il faudra aussi observer la concentration de la propriété technologique. Plus les outils d’automatisation seront détenus par un nombre limité d’entreprises ou de personnes, plus la question du partage des gains sera sensible. Enfin, la capacité des institutions à réagir comptera autant que les progrès des machines eux-mêmes.

L’alerte de Dorr ne porte donc pas seulement sur un futur peuplé de robots. Elle pose une question politique et sociale immédiate : si l’automatisation permet de produire plus avec moins de travail humain, comment faire de ce progrès une occasion d’améliorer les vies plutôt qu’une source d’exclusion ? C’est sur cette préparation, qu’il juge urgente, que se jouera le caractère tumultueux ou bénéfique de la transition.

Questions fréquentes

Adam Dorr pense-t-il que tous les emplois vont disparaître ?

Adam Dorr estime que les robots et l’intelligence artificielle pourraient remplacer une part substantielle du travail humain dans les vingt prochaines années, voire la plupart des emplois. Il n’exclut pas des niches où l’interaction humaine resterait recherchée, notamment pour des raisons relationnelles ou créatives. Son inquiétude porte surtout sur une baisse massive de la demande globale de travail humain.

Quels métiers l’intelligence artificielle et les robots pourraient-ils remplacer selon Adam Dorr ?

Selon Adam Dorr, la transformation ne toucherait pas uniquement les emplois répétitifs ou physiques. Il évoque aussi des domaines où le jugement humain semble important, comme le coaching sportif, la politique ou l’éthique. Sa thèse est que des systèmes automatisés pourront assurer un nombre croissant de tâches dans des professions très variées, même si tous leurs aspects ne sont pas immédiatement automatisés.

Pourquoi Adam Dorr donne-t-il un délai de vingt ans pour l’automatisation ?

Le chercheur de RethinkX s’appuie sur des précédents historiques de rupture technologique. Il observe que certaines innovations peuvent pénétrer les marchés en quinze à vingt ans après leur introduction. Les transitions des chevaux vers les automobiles et des lampes à gaz vers les ampoules illustrent, selon lui, la rapidité avec laquelle une solution plus efficace peut remplacer un système établi.

L’automatisation peut-elle aussi améliorer la vie quotidienne ?

Oui. Adam Dorr envisage une période d’ultra-abondance si les robots et l’IA permettent de produire davantage avec moins de ressources humaines. Cette perspective pourrait réduire certains coûts et libérer du temps. Mais il souligne qu’un tel gain ne serait positif que si ses bénéfices sont largement partagés, plutôt que captés par une minorité propriétaire des technologies.

Comment se préparer à l’impact des robots sur l’emploi ?

Adam Dorr appelle à ne pas attendre que les suppressions d’emplois soient massives. Il propose d’expérimenter de nouvelles structures de propriété et de participation, et de repenser la valeur, le prix et la distribution des ressources. Les gouvernements doivent aussi, selon lui, développer des politiques et des règles capables d’assurer une répartition plus équitable des gains issus de l’automatisation.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. RethinkX, organisation de recherche dont Adam Dorr dirige une équipewww.rethinkx.com
  2. The Guardian, rubrique Technologiewww.theguardian.com/technology
  3. Organisation internationale du travail, dossier sur l’avenir du travailwww.ilo.org