Recherche et science

Comment les lois de la physique peuvent accélérer et fiabiliser l’intelligence artificielle

Faire dialoguer les équations de la physique et l’intelligence artificielle peut rendre certains modèles plus sobres, plus robustes et plus utiles à la recherche. De l’imagerie médicale aux simulations industrielles, cette approche ne remplace pas les lois scientifiques : elle les intègre pour mieux exploiter les données.

Chercheuse analysant une simulation physique reliée à un réseau de neurones dans un laboratoire.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une affaire de données et de puissance de calcul. Pourtant, dans de nombreux problèmes scientifiques, l’information la plus précieuse existe déjà sous une autre forme : les lois de la physique. Les intégrer aux algorithmes peut éviter à une IA d’apprendre seule ce que des siècles d’observations ont établi, qu’il s’agisse de la conservation de l’énergie, du mouvement d’un fluide ou de la propagation d’une onde.

Au 1er juin 2025, le rapprochement entre physique et apprentissage automatique constitue un domaine de recherche actif. Son ambition n’est pas de remplacer les simulations, les expériences ou les chercheurs par une boîte noire. Il s’agit plutôt de construire des modèles hybrides : la machine apprend à partir des données, tout en respectant des contraintes scientifiques connues. Cette combinaison peut accélérer certains calculs, rendre les prédictions plus cohérentes et aider à exploiter des données complexes.

Pourquoi l’IA a besoin des lois de la physique

Un modèle d’apprentissage automatique classique cherche des régularités statistiques dans un grand nombre d’exemples. Cette méthode est très efficace pour reconnaître des objets dans des images ou produire du texte, lorsque les données sont abondantes. Mais elle rencontre une difficulté dans les sciences physiques : les mesures peuvent être rares, coûteuses, incomplètes ou impossibles à reproduire à grande échelle.

Prenons le cas d’une simulation climatique, de l’écoulement de l’air autour d’une aile, de la diffusion d’un médicament dans un organisme ou du comportement d’un matériau. Ces phénomènes obéissent à des équations et à des principes de conservation. Une IA entraînée seulement sur des exemples peut proposer un résultat qui ressemble aux données observées, tout en violant une règle élémentaire, par exemple en faisant apparaître ou disparaître de l’énergie sans explication.

L’approche dite IA informée par la physique, souvent désignée par l’expression anglaise physics-informed machine learning, ajoute donc ces règles au processus d’apprentissage. Elles peuvent intervenir sous plusieurs formes :

  • comme une contrainte dans la fonction que le modèle cherche à optimiser ;
  • comme une partie de l’architecture de l’algorithme ;
  • comme un test imposé aux résultats produits ;
  • comme un modèle de simulation associé à un réseau de neurones.

L’idée est simple : au lieu de laisser l’algorithme explorer toutes les réponses mathématiquement possibles, on lui indique qu’une grande partie de ces réponses est physiquement impossible. Il peut alors concentrer son apprentissage sur des solutions plus crédibles.

Comment fonctionne une IA informée par la physique ?

L’un des mécanismes les plus utilisés consiste à modifier la fonction de perte, c’est-à-dire le critère qui indique à l’algorithme à quel point ses prédictions sont erronées. Dans un réseau de neurones ordinaire, cette erreur est généralement calculée en comparant une prédiction à des données connues. Dans un modèle guidé par la physique, on ajoute une seconde pénalité lorsque la prédiction ne respecte pas une équation ou une loi de conservation.

Si l’on cherche, par exemple, à modéliser la température dans un matériau, l’algorithme peut être pénalisé à la fois lorsqu’il s’écarte des mesures et lorsqu’il ne respecte pas l’équation décrivant la diffusion de la chaleur. Il doit donc satisfaire deux exigences : correspondre aux observations et rester compatible avec la théorie physique disponible.

ApprocheCe que le modèle utiliseAtout principalLimite principale
Simulation physique classiqueÉquations, paramètres et conditions initialesRésultats interprétables et ancrés dans une théorieCalcul parfois très long pour les phénomènes complexes
IA fondée sur les donnéesExemples, images, mesures ou séries temporellesPeut extraire des régularités difficiles à programmerRisque de prédictions incohérentes hors des données d’entraînement
IA informée par la physiqueDonnées et contraintes issues des lois physiquesCombine apprentissage, cohérence scientifique et potentiel gain de calculDépend de la qualité des équations, des données et de l’optimisation

Cette famille de méthodes est particulièrement intéressante quand les données sont limitées. Une expérience en laboratoire peut coûter cher, prendre du temps ou ne mesurer qu’une petite partie d’un phénomène. Les contraintes physiques apportent alors au modèle une forme de connaissance préalable. Elles ne remplacent pas les mesures, mais elles aident à tirer davantage d’information de celles qui existent.

Des simulations plus rapides, sans renoncer à la rigueur

La simulation numérique est indispensable dans de nombreux secteurs. Elle permet de tester virtuellement le comportement d’un matériau, d’un moteur, d’une molécule ou d’un dispositif médical avant de passer à l’expérimentation. Mais elle exige parfois des calculs considérables, car il faut résoudre des équations sur un très grand nombre de points et de pas de temps.

L’IA peut alors jouer le rôle de modèle de substitution, aussi appelé surrogate model. Après avoir appris à reproduire les résultats d’un ensemble de simulations ou de mesures, elle peut fournir une estimation beaucoup plus rapidement pour certains paramètres. L’intérêt est concret lorsqu’il faut explorer de nombreuses configurations possibles, par exemple pour optimiser une forme, un procédé ou une expérience.

Il faut toutefois distinguer une estimation rapide d’une vérité scientifique établie. Un modèle de substitution est fiable dans les conditions proches de celles sur lesquelles il a été entraîné et validé. Dès qu’il est confronté à une situation radicalement nouvelle, son comportement peut devenir incertain. Dans les systèmes complexes, une réponse apparemment plausible peut cacher une erreur importante.

C’est pourquoi les approches les plus solides ne mettent pas la simulation et l’IA en concurrence. Elles les font coopérer. La simulation produit des données, l’IA aide à explorer plus vite l’espace des possibilités, puis l’expérience et les calculs de référence servent à vérifier les résultats les plus importants.

Simulation classique et IA informée par la physique

Simulation physique classique

  • Part d’équations établies et de paramètres explicitement définis.
  • Offre une forte cohérence avec le cadre théorique utilisé.
  • Peut exiger des temps de calcul élevés pour des phénomènes très détaillés.
  • Reste indispensable pour vérifier et interpréter les résultats.

IA informée par la physique

  • Associe observations, données simulées et contraintes scientifiques.
  • Peut fournir rapidement des estimations pour certaines configurations répétées.
  • Peut être utile lorsque les mesures sont rares ou incomplètes.
  • Doit être validée hors de son domaine d’entraînement avant tout usage critique.

Thermodynamique et systèmes dynamiques : de quoi parle-t-on vraiment ?

Le vocabulaire de la physique est parfois employé de manière trop générale dans l’univers de l’IA. La thermodynamique, par exemple, étudie les échanges d’énergie, la température, l’entropie et les états d’équilibre. Elle peut inspirer certains modèles probabilistes et certaines méthodes d’optimisation. Dans ce cadre, évoquer la minimisation d’une « énergie » peut avoir un sens mathématique précis : le modèle cherche une configuration qui réduit une fonction donnée.

Mais cette énergie n’est pas toujours l’énergie physique d’un objet réel. Dans l’apprentissage automatique, elle peut simplement désigner une quantité abstraite associée à la qualité d’une solution. La comparaison est utile, à condition de ne pas la prendre au pied de la lettre.

Les systèmes dynamiques apportent un autre cadre fécond. Ils décrivent comment l’état d’un système évolue dans le temps selon des règles données. Cette approche intéresse les chercheurs qui étudient des phénomènes temporels : trajectoires, turbulences, séries de capteurs, activité biologique ou évolution d’un procédé industriel. Des réseaux de neurones peuvent apprendre une partie de cette dynamique tout en étant contraints par les équations connues.

Cette piste peut améliorer la stabilité des prédictions sur des séquences et rendre les résultats plus faciles à confronter à un modèle scientifique. En revanche, elle ne transforme pas automatiquement une corrélation en relation de cause à effet. Identifier une causalité demande toujours un protocole expérimental, des hypothèses explicites et une interprétation humaine.

L’imagerie médicale, un terrain d’application exigeant

L’imagerie médicale illustre bien l’intérêt de cette convergence. Produire une image en IRM, en scanner ou dans d’autres techniques ne consiste pas seulement à enregistrer une photographie : il faut reconstruire une information à partir de signaux mesurés par un appareil. La physique des ondes, des capteurs et de la formation de l’image intervient donc dès le départ.

Un algorithme peut être entraîné à améliorer cette reconstruction, à réduire le bruit ou à exploiter des mesures incomplètes. Lorsqu’il intègre le modèle physique de l’acquisition, il peut éviter certaines solutions incompatibles avec le fonctionnement réel de l’instrument. Cela ouvre la perspective d’analyses plus efficaces et de simulations plus accessibles pour la recherche médicale.

Pour autant, le niveau d’exigence est particulièrement élevé. Une image améliorée par IA peut être visuellement convaincante tout en modifiant un détail utile au diagnostic. Dans ce domaine, la validation doit comparer les résultats à des références solides, sur des populations et des équipements variés. Le jugement clinique, la traçabilité du système et la responsabilité des professionnels restent indispensables.

La mécanique quantique promet-elle une nouvelle accélération ?

La mécanique quantique figure souvent parmi les pistes citées pour l’avenir de l’IA. Il convient de séparer deux idées. La première consiste à utiliser l’IA pour étudier des systèmes quantiques, par exemple afin d’analyser des matériaux ou de rapprocher des calculs complexes de données expérimentales. La seconde est l’informatique quantique, qui vise à réaliser certains calculs avec des machines reposant sur des principes quantiques.

Ces deux domaines peuvent se nourrir mutuellement. Les outils d’apprentissage automatique peuvent aider à traiter des données issues de la physique quantique, tandis que des chercheurs explorent des algorithmes d’apprentissage spécifiquement adaptés à de futurs ordinateurs quantiques. À cette date, il ne faut toutefois pas confondre potentiel de recherche et solution généralisée.

Les ordinateurs quantiques ne remplacent pas les ordinateurs classiques pour l’entraînement courant des grands modèles d’IA. Leur développement pose encore des défis techniques considérables. Leur intérêt éventuel dépendra des problèmes traités, des algorithmes disponibles et de la capacité à démontrer un avantage concret face aux méthodes classiques.

Des contraintes utiles, mais pas une régulation automatique

L’idée d’encadrer l’IA par des principes physiques est séduisante, surtout pour les applications critiques. Un système chargé de piloter un équipement industriel, d’aider à concevoir une infrastructure ou de traiter des données médicales ne devrait pas produire une commande qui enfreint des limites matérielles connues. Des contraintes bien choisies peuvent rendre les erreurs plus détectables et faciliter les phases de test.

Cependant, les risques d’une IA ne sont pas tous physiques. Les biais dans les données, la protection de la vie privée, l’accès inégal à une technologie, les erreurs de gouvernance ou l’usage détourné d’un système exigent d’autres outils : procédures de contrôle, documentation, audit, règles sectorielles et supervision humaine.

La responsabilité des concepteurs ne disparaît donc pas lorsque l’algorithme respecte une équation. Il faut aussi savoir quelles données ont été utilisées, dans quelles conditions le modèle fonctionne, qui peut l’employer et comment une erreur sera signalée et corrigée.

Ce qu’il faut surveiller

Le rapprochement entre IA et physique pourrait surtout changer la manière de développer des outils scientifiques. Plutôt que d’opposer les données aux théories, les modèles hybrides cherchent à les articuler. Ils sont prometteurs pour l’énergie, les matériaux, la recherche médicale, l’industrie et d’autres domaines où l’expérimentation est lente ou coûteuse.

Trois questions seront particulièrement importantes. La première concerne la généralisation : un modèle fonctionne-t-il encore lorsque les conditions changent ? La deuxième est celle de l’interprétabilité : les scientifiques peuvent-ils comprendre pourquoi il aboutit à une prédiction ? La troisième porte sur le coût total : accélérer une simulation à l’usage ne doit pas masquer le coût énergétique et informatique de l’entraînement.

La valeur de ces méthodes se mesurera moins à leur capacité à produire des démonstrations spectaculaires qu’à leur aptitude à fournir des résultats vérifiables, reproductibles et réellement utiles. En physique comme en intelligence artificielle, la vitesse n’a de sens que si elle s’accompagne de fiabilité.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’une IA informée par la physique ?

C’est un modèle d’apprentissage automatique auquel on ajoute des connaissances physiques connues, comme une équation différentielle ou une loi de conservation. Au lieu d’apprendre uniquement à partir d’exemples, il est aussi pénalisé lorsqu’il produit un résultat incompatible avec ces contraintes. Cette méthode vise à obtenir des prédictions plus cohérentes, notamment avec peu de données.

La physique permet-elle vraiment de rendre l’IA plus rapide ?

Elle peut accélérer certains travaux, surtout les simulations répétitives ou l’exploration d’un grand nombre de paramètres. Une IA peut apprendre à approcher les résultats d’un calcul physique coûteux et fournir ensuite des estimations rapides. Mais son entraînement a un coût et elle ne remplace pas systématiquement les simulations de référence, particulièrement hors des cas déjà étudiés.

Quelle différence entre une simulation classique et une IA guidée par la physique ?

Une simulation classique résout directement des équations à partir de paramètres et de conditions initiales. Une IA guidée par la physique apprend à partir de données, tout en intégrant tout ou partie de ces équations comme contraintes. Les deux approches sont souvent complémentaires : l’IA peut accélérer l’exploration, tandis que la simulation aide à contrôler la validité scientifique.

Comment la physique et l’IA sont-elles utilisées en imagerie médicale ?

Les appareils d’imagerie produisent des signaux qu’il faut reconstruire selon des principes physiques. L’IA peut aider à réduire le bruit, compléter certaines informations ou accélérer cette reconstruction. Dans un usage médical, ces outils doivent néanmoins être validés avec rigueur : une image plus nette n’est pas automatiquement une image plus fiable pour établir un diagnostic.

Les ordinateurs quantiques vont-ils accélérer tous les modèles d’IA ?

Non. Au 1er juin 2025, l’informatique quantique est une piste de recherche et non un remplacement général des ordinateurs classiques pour entraîner les modèles d’IA. Elle pourrait devenir utile pour certains problèmes bien définis, notamment liés à la chimie, aux matériaux ou à l’optimisation, mais un avantage concret doit encore être démontré selon les cas.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Review of Modern Physics, « Machine learning and the physical sciences »link.aps.org/doi/10.1103/RevModPhys.91.045002
  2. Nature Reviews Physics, « Physics-informed machine learning »www.nature.com/articles/s42254-021-00314-5
  3. Journal of Computational Physics, travaux fondateurs sur les réseaux de neurones informés par la physiquedoi.org/10.1016/j.jcp.2018.10.045