À Bruxelles, l’IA bouscule la photographie avec les chimères d’Almagine
Au Hangar, à Bruxelles, l’exposition « Almagine » met la photographie aux prises avec l’intelligence artificielle. Dix-huit artistes y interrogent les archives, les souvenirs et la force de preuve traditionnellement associée aux images, à l’heure où les algorithmes peuvent fabriquer des scènes d’un réalisme troublant.

En février 2025, la photographie n’est plus seulement l’art de capter une scène devant un objectif. Avec l’intelligence artificielle générative, elle peut aussi devenir l’art de faire surgir des visages, des lieux et des souvenirs qui n’ont jamais été photographiés sous cette forme. C’est cette zone d’incertitude, fertile pour les artistes mais préoccupante lorsqu’elle touche à l’information, que met en scène l’exposition « Almagine », présentée au Hangar, centre d’art photographique de Bruxelles.
Cocurâtée par Michel Poivert, historien de la photographie, et son équipe, l’exposition réunit 18 artistes. Elle ne propose pas de célébrer sans recul une nouvelle technologie. Elle utilise plutôt l’IA comme un révélateur : que devient une photographie lorsque sa ressemblance avec le monde ne dépend plus d’une prise de vue ? Que peut raconter une archive lorsqu’un algorithme la prolonge, la déforme ou invente les visages qui lui manquent ?
Le mot « chimères » résume bien ce trouble. Dans l’imaginaire, une chimère assemble des éléments hétérogènes pour former une créature impossible. Les images générées à partir de données et d’instructions textuelles procèdent souvent de la même logique. Elles empruntent à d’innombrables représentations existantes, puis les recomposent en une image nouvelle, plausible, parfois dérangeante.
Almagine, une exposition sur l’image après la prise de vue
La photographie a longtemps entretenu un lien privilégié avec l’idée de témoignage. Même manipulée, cadrée ou mise en scène, elle reste habituellement associée à la présence d’un appareil devant une portion du réel, à un moment donné. L’image produite par IA rompt avec ce contrat implicite : elle peut avoir l’apparence d’une photographie sans être la trace directe d’une scène observée.
« Almagine » s’inscrit dans cette bascule. Les artistes présentés au Hangar explorent les usages possibles de l’IA dans une pratique visuelle qui reste liée à l’histoire de la photographie. Leur démarche ne consiste pas simplement à demander une image à un logiciel. Elle peut passer par la sélection d’archives, la constitution d’un corpus, l’écriture de consignes, le choix des résultats, leur retouche, leur mise en série et leur confrontation avec d’autres images.
Cette chaîne de décisions compte. Elle rappelle que l’intervention humaine ne disparaît pas parce qu’un algorithme participe à la fabrication de l’image. En revanche, son rôle change : l’artiste ne maîtrise pas nécessairement chaque détail produit, et doit composer avec une machine capable de proposer des formes imprévues.
Pourquoi les archives et la mémoire sont-elles au cœur du projet ?
L’un des fils conducteurs de l’exposition est le rapport à la mémoire. Les archives photographiques donnent accès à des fragments du passé, mais elles ne le restituent jamais entièrement. Elles montrent ce qui a été conservé, sélectionné et photographié, tout en laissant dans l’ombre les personnes absentes, les scènes non documentées et les récits effacés.
L’intelligence artificielle peut alors être mobilisée non pour combler objectivement ces silences, ce qu’elle est incapable de faire, mais pour les rendre perceptibles. Lorsqu’elle génère une image à partir d’un ensemble de photographies anciennes, elle ne retrouve pas une vérité oubliée. Elle fabrique une hypothèse visuelle à partir de formes et de motifs appris dans les données qui lui sont fournies.
Cette nuance est essentielle pour comprendre la portée artistique de ces œuvres. Une reconstitution générée ne doit pas être confondue avec une découverte historique. Elle peut, en revanche, rendre sensible ce qui manque aux archives : l’absence, les traumatismes muets, les identités dissoutes dans les masses d’images ou les récits familiaux interrompus.
Le recours à l’IA peut ainsi déplacer la question. Au lieu de demander « est-ce vrai ? », le visiteur est invité à s’interroger : « pourquoi cette image semble-t-elle vraie ? », « de quelles références visuelles est-elle faite ? » et « qu’est-ce que son réalisme réveille dans notre mémoire ? ».
« Silent Hero », des visages synthétiques face à la guerre
Parmi les œuvres évoquées dans l’exposition, « Silent Hero » d’Alexey Yurenev illustre directement cette confrontation entre archives, histoire et images inventées. L’artiste a alimenté une intelligence artificielle avec 35 000 photographies de la Seconde Guerre mondiale. Le système a produit des visages hybrides, issus de cette matière visuelle historique mais ne correspondant pas à des portraits documentaires identifiables.
Le résultat est décrit comme grotesque et presque onirique. Cette étrangeté n’est pas un défaut à corriger : elle devient le langage même de l’œuvre. Les figures semblent porter les traces de souffrances vécues, sans pouvoir être ramenées à l’expérience d’une personne précise. Elles évoquent un passé collectif, mais refusent de se faire passer pour les témoins directs de ce passé.
Ce travail met en lumière une limite fondamentale de l’IA générative. Un modèle peut repérer et recombiner des régularités dans un vaste corpus d’images. Il ne possède ni mémoire vécue, ni connaissance intime de la guerre, ni accès aux intentions de ceux qui ont produit les photographies originales. Ce sont le choix du corpus, le contexte de présentation et le regard du public qui donnent aux images une portée mémorielle.
| Ce que l’IA peut faire à partir d’archives | Ce qu’elle ne peut pas garantir |
|---|---|
| Combiner des traits, des décors et des compositions présents dans un corpus visuel | Retrouver fidèlement une scène ou un visage qui n’a pas été photographié |
| Produire des images évocatrices d’une époque, d’un conflit ou d’un imaginaire collectif | Établir à elle seule la vérité historique d’un événement |
| Faire apparaître les lacunes et les silences d’une mémoire documentaire | Ressentir les traumatismes ou parler au nom des personnes représentées |
| Proposer des formes inattendues pour un projet artistique | Respecter automatiquement le contexte, les droits et la dignité des archives utilisées |
Les œuvres de ce type demandent donc un regard actif. Leur force ne réside pas dans une promesse de reconstitution exacte, mais dans leur capacité à faire vaciller les repères habituels du spectateur. Face à un portrait qui paraît ancien mais n’a jamais existé, le public mesure à quel point notre confiance dans la photographie repose aussi sur des codes esthétiques : grain, lumière, cadrage, expression des visages, vêtements ou imperfections apparentes.
L’IA est-elle un outil ou un participant à l’œuvre ?
Les artistes de « Almagine » interrogent aussi la place de l’auteur. Dans la photographie traditionnelle, le résultat dépend déjà de nombreux intermédiaires : l’appareil, l’objectif, la lumière, le développement, l’impression ou le logiciel de retouche. L’IA ajoute un système qui ne se contente pas d’enregistrer ou de corriger : il génère des propositions visuelles à partir de modèles statistiques.
Cela ne signifie pas que l’algorithme devient un artiste au sens humain. Il ne formule pas de projet esthétique propre, ne choisit pas le sujet à explorer et ne répond pas des conséquences sociales ou politiques de l’image obtenue. Mais il influe sur la forme finale. Ses résultats peuvent échapper en partie à l’intention initiale, favoriser certains stéréotypes visuels ou produire des anomalies que l’artiste choisira de conserver.
Photographie documentaire et image générée par IA : deux statuts différents
Photographie issue d’une prise de vue
- Enregistre la lumière d’une scène placée devant un appareil à un moment donné.
- Peut être cadrée, retouchée ou mise en scène, mais part d’une captation.
- Sa valeur de document dépend de sa provenance, de son contexte et de ses éventuelles modifications.
- Peut servir de témoignage si sa chaîne de production est vérifiable.
Image générée par IA
- Est synthétisée par un modèle à partir de données et d’instructions.
- Peut imiter les codes visuels d’une photographie sans scène réellement captée.
- Peut être pertinente comme œuvre de fiction, d’interprétation ou de critique.
- Ne peut pas, seule, attester qu’un événement, un lieu ou une personne a existé ainsi.
Cette situation renouvelle le débat sur l’authenticité. Dans l’art, une œuvre n’a pas besoin d’être le reflet littéral du réel pour être authentique dans sa démarche. Une photographie mise en scène, un collage ou une image générée peuvent être des œuvres sincères si leur procédé et leur intention sont clairs. En revanche, dans le photojournalisme ou dans un contexte de preuve, l’authenticité suppose de pouvoir identifier l’origine de l’image, ses transformations et les conditions de sa diffusion.
L’exposition ne confond pas ces usages. Elle met au contraire en relief la tension entre le potentiel créatif de l’IA et le risque de voir ses images circuler hors de leur contexte, où elles pourraient être prises pour des documents.
Les questions de droit d’auteur et de désinformation
L’irruption des générateurs d’images soulève plusieurs questions éthiques qui dépassent le monde de l’art. La première concerne la propriété intellectuelle. Les systèmes d’IA sont entraînés sur des volumes considérables de contenus visuels. Or les créateurs dont les œuvres ont pu nourrir ces corpus ne savent pas toujours si leurs images y figurent, ni dans quelles conditions elles ont été utilisées.
La seconde est celle de la désinformation. Une image synthétique peut simuler une photographie de presse, un témoignage amateur ou une archive. Sa qualité technique suffit parfois à provoquer une réaction immédiate, surtout lorsqu’elle est partagée rapidement sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte, le réflexe le plus utile reste de rechercher le contexte de publication, l’auteur, la date, la légende et la provenance de l’image avant de la considérer comme fiable.
Les deepfakes, c’est-à-dire des contenus audio, vidéo ou visuels manipulés ou générés pour imiter le réel, font partie des pistes que des projets artistiques explorent déjà. Dans une galerie, ils peuvent aider à dévoiler les mécanismes de l’illusion. Hors de ce cadre, les mêmes procédés peuvent servir à tromper, usurper une identité ou fragiliser la confiance dans l’information.
Bruxelles, un terrain de débat pour la photographie contemporaine
Le Hangar inscrit cette réflexion dans une scène bruxelloise attentive aux mutations de l’image. L’enjeu n’est pas de proclamer la fin de la photographie, mais de comprendre l’élargissement de son territoire. L’appareil photo conserve sa fonction documentaire, artistique et personnelle. Toutefois, il cohabite désormais avec des outils capables de synthétiser des images sans appareil, à partir de textes, de photos d’archives ou d’autres données.
Cette cohabitation oblige les photographes à préciser leurs gestes et leurs récits. Certains peuvent employer l’IA pour créer des images que la prise de vue rendrait impossibles. D’autres s’en servent pour questionner les biais, l’histoire et les lacunes des bases d’images. D’autres encore choisissent de défendre la valeur du document photographique en rendant visible son contexte de production.
L’exposition rappelle aussi que le public n’est pas un simple destinataire. Le visiteur est confronté à des projections parfois perturbantes et doit exercer son jugement. Cette expérience de doute peut être féconde : elle donne des outils pour mieux distinguer, au quotidien, une œuvre qui assume la fiction d’une image qui cherche à se faire passer pour une preuve.
Ce qu’il faut surveiller pour l’avenir de l’image
Le PhotoBrussels Festival 2025 doit prolonger les échanges autour de l’influence de l’IA sur l’authenticité de l’art photographique. Au-delà des expositions, plusieurs sujets devraient rester au centre des discussions : les conditions d’utilisation des images dans l’entraînement des modèles, l’information du public sur les contenus synthétiques, la traçabilité des œuvres et la responsabilité des plateformes de diffusion.
Pour les artistes, l’enjeu est de taille. L’IA peut élargir le vocabulaire visuel, aider à revisiter des archives et ouvrir de nouveaux récits. Mais son usage demande aussi une rigueur particulière, notamment lorsque les images convoquent la guerre, les souvenirs familiaux ou des personnes réelles. Plus une image semble crédible, plus sa présentation doit expliciter ce qu’elle est, ce qu’elle transforme et ce qu’elle invente.
« Almagine » propose précisément de ne pas détourner le regard de cette ambivalence. Les chimères numériques qui y apparaissent ne livrent pas une réponse définitive sur l’avenir de la photographie. Elles montrent plutôt que l’image est devenue un lieu de négociation permanent entre trace et invention, mémoire et simulation, création humaine et calcul algorithmique.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’exposition « Almagine » à Bruxelles ?
« Almagine » est une exposition présentée au Hangar, centre d’art photographique de Bruxelles, en février 2025. Cocurâtée par Michel Poivert et son équipe, elle réunit 18 artistes qui interrogent les effets de l’intelligence artificielle sur la photographie, les archives, la mémoire et l’authenticité des images.
Qui est Alexey Yurenev et que montre « Silent Hero » ?
Alexey Yurenev est l’auteur de « Silent Hero », une œuvre citée dans l’exposition « Almagine ». Il a alimenté une IA avec 35 000 photographies de la Seconde Guerre mondiale pour générer des visages hybrides. Ces images ne sont pas des archives retrouvées : elles proposent une évocation troublante des traumatismes et des silences de l’histoire.
Une image générée par IA est-elle encore une photographie ?
Tout dépend du sens donné au mot photographie. Techniquement, une image générée par IA n’est pas la captation directe d’une scène par un appareil. Dans le champ artistique, elle peut néanmoins dialoguer avec l’histoire, les codes et les pratiques photographiques. Dans un contexte documentaire, son origine synthétique doit être clairement distinguée d’une prise de vue.
Quels problèmes éthiques l’IA pose-t-elle en photographie ?
Les débats portent notamment sur les droits d’auteur, car les modèles peuvent être entraînés sur de vastes ensembles d’images, ainsi que sur la désinformation. Des images synthétiques très réalistes peuvent être sorties de leur contexte ou présentées à tort comme des documents. La provenance, l’étiquetage et la vérification deviennent donc essentiels.
Comment reconnaître une image IA dans l’information ?
Il ne faut pas se fier uniquement à l’apparence : une image réaliste peut être synthétique, et une image étrange peut être authentique. Il est préférable de vérifier son auteur, son média de publication, sa date, sa légende et l’existence d’autres sources indépendantes. Les incohérences visuelles peuvent alerter, mais elles ne constituent pas une preuve suffisante à elles seules.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Hangar, centre d’art photographique à Bruxelleshangar.art
- PhotoBrussels Festivalphotobrusselsfestival.com



