Vidéos d’abus sur mineurs : l’IA alimente une hausse inédite selon l’IWF
En six mois, l’Internet Watch Foundation a vérifié 1 286 vidéos d’abus sexuels sur mineurs générées par IA, contre deux sur l’ensemble de 2024. Les données britanniques révèlent l’accélération d’un risque qui prolonge l’exploitation de victimes réelles et met les réponses juridiques sous pression.

Les outils capables de générer des vidéos à partir de simples instructions textuelles ont fait franchir un cap aux usages de l’intelligence artificielle. Ils peuvent aussi être détournés à des fins criminelles. Le 10 juillet 2025, l’Internet Watch Foundation, ou IWF, alerte sur une progression très rapide de vidéos d’abus sexuels sur mineurs produites ou transformées par IA, un phénomène qui menace d’amplifier la diffusion de contenus déjà illégaux.
Le sujet ne se résume pas à l’apparition de faux contenus. Dans les cas les plus préoccupants recensés par l’organisation britannique, l’IA est employée à partir de matériels représentant des victimes réelles. Elle risque ainsi de prolonger leur exploitation, tout en compliquant le travail des enquêteurs, des plateformes et des services de protection de l’enfance.
Les chiffres qui déclenchent l’alerte
L’IWF indique avoir vérifié 1 286 vidéos d’abus sexuels sur mineurs générées par IA au cours des six premiers mois de 2025. Un an plus tôt, l’organisation n’en avait identifié que deux sur l’ensemble de 2024. L’écart est spectaculaire, même si les périodes comparées ne sont pas de même durée.
Le nombre d’adresses web concernées progresse lui aussi fortement. L’IWF a relevé 210 URL au premier semestre 2025, contre 42 URL en 2024. Cela correspond à une hausse de 400 %. Ces pages peuvent chacune contenir de nombreuses images ou vidéos, ce qui explique pourquoi le nombre d’URL ne reflète pas à lui seul le volume total de fichiers en circulation.
| Indicateur relevé par l’IWF | 2024, année entière | Janvier à juin 2025 | Évolution observée |
|---|---|---|---|
| Vidéos vérifiées | 2 | 1 286 | Volume multiplié par 643 |
| URL recensées | 42 | 210 | Hausse de 400 % |
Ces données ne permettent pas de dénombrer tous les contenus illicites accessibles sur internet. Elles constituent néanmoins un indicateur important : sur les espaces que l’IWF a pu identifier et examiner, les contenus vidéo générés par IA prennent une ampleur nouvelle.
Pour interpréter correctement cette alerte, il faut distinguer ce que les chiffres établissent de ce qu’ils ne peuvent pas encore mesurer.
Comment interpréter les chiffres de l’IWF
Ce qu’ils montrent
- L’IWF a vérifié 1 286 vidéos générées par IA au premier semestre 2025.
- Le nombre d’URL recensées est passé de 42 en 2024 à 210 en six mois.
- La progression concerne des contenus identifiés, examinés et relevant du champ d’action de l’organisation.
- Les pages repérées peuvent contenir de très nombreux fichiers illicites.
Ce qu’ils ne mesurent pas
- Ils ne constituent pas un décompte de tous les contenus illicites présents en ligne.
- Une URL ne correspond pas nécessairement à un site ou à un auteur unique.
- Les données ne permettent pas de connaître le nombre total de victimes concernées.
- La comparaison entre six mois de 2025 et l’ensemble de 2024 doit être lue avec prudence.
Pourquoi la génération vidéo par IA accroît le risque
Les modèles de génération vidéo produisent une succession d’images cohérentes à partir d’une instruction, d’une image ou d’une vidéo de référence. Leur fonctionnement repose sur l’apprentissage de régularités visuelles, mouvements, textures, expressions et angles de vue, à partir de vastes ensembles de données. Cette capacité, qui peut servir à la création audiovisuelle ou à la communication, peut être détournée pour fabriquer des contenus interdits.
Le danger tient notamment à deux évolutions. D’une part, ces outils deviennent plus convaincants : lumière, mouvements et continuité des scènes peuvent rendre une vidéo synthétique difficile à distinguer d’un enregistrement authentique. D’autre part, ils abaissent la barrière technique. Produire des séquences manipulées ne requiert plus nécessairement les mêmes compétences de montage qu’auparavant.
Selon les analystes de l’IWF, des auteurs adaptent des modèles d’IA à partir de contenus d’abus existants. Cette pratique permet de générer davantage de matériel à partir de victimes déjà filmées. La concurrence entre les entreprises qui développent des modèles vidéo, ainsi que la diffusion rapide de nouvelles fonctionnalités, accroissent le défi : les dispositifs de protection doivent suivre des capacités techniques qui évoluent vite.
Des contenus synthétiques, mais des victimes bien réelles
L’expression « généré par IA » peut prêter à confusion. Elle ne veut pas dire qu’il n’y aurait pas de victime. D’après l’IWF, les vidéos les plus réalistes qu’elle a observées ont été créées à partir de victimes réelles et de contenus d’abus préexistants.
C’est l’un des aspects les plus graves du phénomène. L’IA peut permettre de multiplier les déclinaisons d’un matériel déjà produit, sans qu’un nouvel abus ne soit nécessaire pour chaque séquence diffusée. Pour les victimes, l’exploitation de leur image peut donc se prolonger et se renouveler bien après les faits initiaux.
Cette réalité explique pourquoi la distinction entre contenu « réel » et contenu « artificiel » est insuffisante du point de vue de la protection des mineurs. Une vidéo peut être techniquement synthétique tout en reposant sur l’exploitation d’un enfant identifiable ou d’images issues d’abus authentiques. Elle peut aussi contribuer à entretenir une demande criminelle et à alimenter des réseaux d’échanges illégaux.
Ce que l’IWF mesure, et les limites de l’exercice
L’Internet Watch Foundation est une organisation britannique spécialisée dans le repérage et le signalement de contenus d’abus sexuels sur enfants en ligne. Ses équipes vérifient les contenus qui entrent dans son champ d’action et recensent les pages concernées. Les chiffres publiés décrivent donc des contenus identifiés et analysés, non un recensement exhaustif de tout internet.
Cette précision est importante pour éviter deux interprétations erronées. Les 210 URL recensées ne correspondent pas forcément à 210 sites distincts : plusieurs pages peuvent relever d’un même domaine ou d’une même infrastructure. À l’inverse, une seule URL peut donner accès à des centaines d’images ou de vidéos. Les données ne permettent pas non plus d’établir le nombre de victimes uniques, de producteurs, ni le volume total de contenus qui échappent encore aux systèmes de signalement.
Le défi de la modération est particulièrement complexe dans ce domaine. Les systèmes de détection par empreinte numérique sont efficaces pour retrouver un fichier déjà connu. Mais une vidéo générée ou fortement modifiée peut présenter des pixels différents, même lorsqu’elle est issue d’un matériel existant. Les outils automatisés peuvent aider à trier des signalements, mais l’examen humain reste indispensable pour qualifier les contenus, éviter les erreurs et transmettre les éléments utiles aux autorités compétentes.
Le Royaume-Uni prépare un renforcement pénal ciblé
Face à cette évolution, le gouvernement britannique a annoncé de nouvelles dispositions visant spécifiquement certains usages criminels de l’IA. Elles prévoient d’interdire la création, la possession et la diffusion d’outils d’intelligence artificielle conçus pour produire des contenus d’abus sexuels sur mineurs. La peine maximale annoncée pour ces infractions peut atteindre cinq ans d’emprisonnement.
Les mesures visent également la possession de manuels expliquant comment utiliser l’IA à cette fin, avec une peine maximale annoncée de trois ans de prison. L’objectif est d’intervenir non seulement au moment de la diffusion d’un contenu, mais aussi en amont, sur les instruments et les documents destinés à faciliter sa production.
La nuance est essentielle : il ne s’agit pas de pénaliser indistinctement tous les logiciels de création vidéo. Le dispositif annoncé cible les outils et les usages explicitement orientés vers la production de contenus d’abus. Au 10 juillet 2025, l’efficacité de cette réponse dépendra à la fois de la traduction des annonces dans le droit applicable, des moyens attribués aux enquêteurs et de la coopération avec les services numériques, souvent établis dans plusieurs pays.
Que peuvent faire les plateformes et les internautes ?
La réaction ne peut pas reposer sur la seule loi. Les plateformes qui hébergent, partagent ou recommandent des vidéos doivent pouvoir détecter les contenus signalés, agir rapidement et coopérer avec les autorités. Elles doivent aussi anticiper les risques liés aux nouveaux modèles, en limitant les usages manifestement abusifs et en renforçant les procédures de sécurité avant le déploiement de fonctions puissantes de création vidéo.
Pour les internautes, une règle de prudence s’impose : face à un contenu qui semble relever d’abus sexuels sur mineurs, il ne faut ni le télécharger, ni le copier, ni le partager, y compris dans l’intention de le dénoncer. En France, un contenu illicite peut être signalé via la plateforme officielle PHAROS. En cas de danger immédiat pour un enfant, il convient de contacter sans délai les services d’urgence ou les forces de l’ordre.
Le signalement reste utile, mais il ne remplace ni l’enquête judiciaire ni l’accompagnement des victimes. La lutte contre ces contenus exige des analystes formés, des procédures fiables de conservation des éléments par les services compétents et des ressources suffisantes pour répondre à une hausse rapide des signalements.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
Derek Ray-Hill, directeur général par intérim de l’IWF, met en garde contre le risque d’une « explosion » de ces contenus à mesure que les capacités des modèles progressent. Son inquiétude porte notamment sur une diffusion qui ne serait plus cantonnée à des espaces dissimulés du web, mais qui pourrait davantage atteindre le web accessible au grand public.
Quatre éléments seront déterminants. Le premier est l’évolution de la qualité et de l’accessibilité des générateurs vidéo. Le deuxième concerne les capacités de détection, qui doivent combiner outils techniques, signalements et expertise humaine. Le troisième est l’application réelle des nouvelles infractions annoncées au Royaume-Uni et la coopération internationale nécessaire pour poursuivre des auteurs opérant au-delà des frontières.
Enfin, la protection des victimes doit rester le point central. Les progrès de l’IA ne créent pas à eux seuls les violences qu’ils peuvent servir à amplifier. Mais ils peuvent en augmenter l’échelle, la persistance et la difficulté de traitement. C’est pourquoi la prévention, le retrait rapide des contenus, l’action judiciaire et l’aide aux victimes devront avancer au même rythme que les technologies de génération vidéo.
Questions fréquentes
Combien de vidéos d’abus sexuels sur mineurs générées par IA l’IWF a-t-elle recensées ?
L’Internet Watch Foundation indique avoir vérifié 1 286 vidéos de ce type entre janvier et juin 2025. Sur l’ensemble de l’année 2024, elle n’en avait relevé que deux. L’organisation a aussi recensé 210 URL associées à ces contenus au premier semestre 2025, contre 42 URL en 2024.
Les vidéos générées par IA impliquent-elles toujours des victimes réelles ?
Pas nécessairement dans chaque image produite, mais l’IWF souligne que les vidéos les plus réalistes qu’elle a observées reposaient sur des victimes réelles et des contenus d’abus préexistants. L’IA peut alors servir à multiplier ou transformer un matériel déjà criminel, ce qui prolonge l’exploitation de ces victimes.
Quelles peines sont prévues au Royaume-Uni pour les outils d’IA créant ces contenus ?
Le gouvernement britannique a annoncé des dispositions visant la création, la possession et la diffusion d’outils d’IA spécifiquement conçus pour produire des contenus d’abus sexuels sur mineurs. La peine maximale annoncée est de cinq ans de prison. La possession de manuels expliquant ces usages peut être punie jusqu’à trois ans de prison.
Que faire si je tombe sur un contenu suspect impliquant un mineur ?
Il ne faut jamais télécharger, enregistrer, copier ou partager le contenu, même pour tenter de le dénoncer. Utilisez les canaux officiels de signalement, notamment PHAROS en France, ou signalez-le aux autorités compétentes. Si un enfant semble exposé à un danger immédiat, contactez les services d’urgence ou les forces de l’ordre.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Internet Watch Foundation, informations et alertes sur les contenus d’abus sexuels sur mineurs générés par IAwww.iwf.org.uk
- Gouvernement britannique, annonce de nouvelles lois contre les images d’abus sur enfants créées par IAwww.gov.uk
- Ministère de l’Intérieur français, plateforme PHAROS de signalement des contenus illiciteswww.internet-signalement.gouv.fr



