IA et cybersécurité : la Chine appelle à des défenses plus intelligentes
Au Forum de la cybersécurité de Pékin en 2025, plusieurs responsables chinois ont décrit l’IA comme un outil à double tranchant. Elle peut améliorer la détection des menaces, mais aussi renforcer les capacités des attaquants. Leur réponse : intégrer la sécurité dès la conception des logiciels et coordonner entreprises, opérateurs et pouvoirs publics.

L’intelligence artificielle change déjà la manière de protéger les réseaux, les logiciels et les données. Mais elle change aussi la manière de les attaquer. Réunis au Forum de la cybersécurité de Pékin en 2025, plusieurs responsables et représentants du secteur chinois ont mis en avant cette réalité : l’IA peut devenir un précieux outil de défense, à condition que son déploiement s’accompagne d’une sécurité pensée à tous les niveaux.
Le débat ne porte donc pas seulement sur l’ajout d’outils d’IA à des dispositifs existants. Il concerne une transformation plus profonde des architectures numériques, de la conception d’un logiciel à la supervision des infrastructures critiques. Dans cette vision, les entreprises, les fournisseurs de services, les opérateurs de réseaux et les régulateurs doivent agir de concert, plutôt que de répondre séparément à des incidents déjà survenus.
À Pékin, l’IA est présentée comme une technologie à double tranchant
La progression rapide de l’intelligence artificielle, notamment en Chine, recompose le paysage de la cybersécurité. Au Forum de la cybersécurité de Pékin en 2025, les intervenants ont insisté sur le caractère ambivalent de cette technologie : elle ouvre des possibilités importantes pour la détection et l’analyse des menaces, tout en donnant aux acteurs malveillants des moyens de travailler plus vite et à plus grande échelle.
Cette double utilisation est centrale. Un système d’IA peut, par exemple, aider une équipe de sécurité à examiner un volume considérable de journaux techniques, à repérer une activité inhabituelle ou à hiérarchiser des alertes. À l’inverse, l’automatisation peut aussi aider à adapter plus rapidement des méthodes d’attaque, à produire des contenus trompeurs ou à identifier des faiblesses dans des systèmes exposés.
Zhao Zhiguo, directeur exécutif du Comité consultatif d’experts de la Société Internet de Chine, estime que l’IA amplifie les menaces et accélère les attaques. Pour les défenseurs, l’enjeu n’est pas uniquement technologique. Il est aussi organisationnel : une organisation qui détecte une anomalie sans pouvoir enquêter, corriger et contenir rapidement l’incident reste vulnérable.
Pourquoi l’IA accentue-t-elle l’écart entre attaquants et défenseurs ?
Selon Zhao Zhiguo, la montée de l’IA renforce l’asymétrie entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent. Cette idée désigne un déséquilibre connu en cybersécurité : un attaquant n’a parfois besoin que d’une faille exploitable, alors qu’un défenseur doit protéger de nombreux équipements, comptes, logiciels et flux de données, en continu.
L’IA peut accentuer cet écart en abaissant le temps nécessaire pour analyser une grande quantité d’informations ou reproduire certaines tâches. Dans le même temps, les équipes de sécurité font face à un défi inverse : elles doivent distinguer les alertes réellement importantes du bruit généré par leurs systèmes de surveillance. L’automatisation de la détection peut les aider, mais une alerte détectée automatiquement doit encore être interprétée et traitée de façon fiable.
La résilience devient alors le mot-clé. Un système résilient n’est pas un système supposé invulnérable. C’est un système capable d’identifier un problème, de limiter sa propagation, de restaurer ses fonctions essentielles et d’en tirer des enseignements. Pour y parvenir, les défenses doivent évoluer à la même vitesse que les menaces, plutôt que d’être mises à jour uniquement après une crise.
Trois priorités pour moderniser les défenses numériques
Zhao Zhiguo propose de transformer les infrastructures de cybersécurité autour de trois axes : généraliser l’usage de l’IA dans la sécurité, stimuler l’innovation portée par les entreprises du secteur et privilégier des applications concrètes, notamment l’analyse des vulnérabilités.
Ces orientations ne signifient pas qu’il faudrait confier automatiquement toutes les décisions à un algorithme. Elles mettent plutôt l’accent sur des outils capables de soutenir le travail humain en repérant plus rapidement des signaux faibles, en automatisant des vérifications répétitives et en aidant à classer les risques selon leur gravité.
| Priorité évoquée | Ce qu’elle recouvre | Objectif recherché |
|---|---|---|
| Déploiement de l’IA dans la sécurité | Utiliser des systèmes intelligents pour observer et analyser les activités numériques | Détecter les menaces plus tôt et plus précisément |
| Innovation portée par les entreprises | Encourager les acteurs leaders du secteur à développer de nouvelles solutions | Adapter les défenses à l’évolution des attaques |
| Applications éprouvées | Concentrer les efforts sur des usages opérationnels, comme l’analyse de vulnérabilités | Produire des résultats concrets dans les environnements réels |
L’analyse de vulnérabilités est particulièrement stratégique. Elle consiste à identifier les faiblesses d’un logiciel, d’une configuration ou d’un composant avant qu’elles ne soient exploitées. L’IA peut contribuer à ce travail en accélérant le tri et l’examen de grandes quantités d’informations techniques. Toutefois, une vulnérabilité repérée ne protège personne tant qu’elle n’est pas évaluée, corrigée ou compensée par des mesures adaptées.
Passer d’une réponse aux incidents à une défense proactive
An Lijia, vice-président de la Fédération chinoise de l’industrie et du commerce, appelle les entreprises à jouer un rôle plus actif. Son message est clair : la cybersécurité ne peut plus être seulement une réponse déclenchée après la découverte d’une attaque. Elle doit devenir une capacité intégrée au fonctionnement quotidien des organisations.
Une défense proactive implique de chercher les faiblesses avant qu’elles ne causent un incident, de surveiller les comportements anormaux et d’intégrer des règles de sécurité dans les processus de développement. Cette démarche suppose aussi que les responsabilités soient clairement définies. Une entreprise peut disposer d’un outil très performant, mais rester exposée si personne ne sait qui doit réagir à une alerte, avec quels moyens et dans quel délai.
L’idée de cadres de cybersécurité « intrinsèques » défendue par An Lijia renvoie à une sécurité incorporée dans les produits et les systèmes, plutôt qu’ajoutée après coup. Dans un logiciel, cela peut signifier que l’identification des utilisateurs, la gestion des accès, les mises à jour et le suivi des vulnérabilités sont envisagés dès les premières étapes du projet.
La sécurité des logiciels ne peut pas être traitée à la fin du projet
Sun Weimin, ingénieur en chef de l’Administration du cyberespace de la Chine, souligne que la cybersécurité est désormais liée à tous les pans de l’économie nationale. Cette interdépendance concerne les services numériques, les entreprises, les réseaux et, plus largement, les infrastructures dont dépendent les activités économiques et sociales.
Il avance qu’jusqu’à 90 % des systèmes reposent sur des logiciels open source. Ces composants, dont le code est accessible et réutilisable, jouent un rôle essentiel dans l’économie numérique. Ils permettent de bâtir rapidement des applications et de mutualiser le travail de nombreuses communautés de développeurs. Mais leur usage impose aussi une discipline précise : les organisations doivent savoir quels composants elles utilisent, suivre les correctifs disponibles et mettre à jour leurs systèmes lorsqu’une vulnérabilité est découverte.
Il ne s’agit pas de présenter l’open source comme un danger en soi. Le risque apparaît lorsqu’un composant vulnérable reste présent dans un système sans être identifié ni corrigé. Pour Sun Weimin, cette dépendance renforce la nécessité d’introduire des protocoles de sécurité fondamentaux dès le développement des logiciels.
Une défense collective entre entreprises, opérateurs et régulateurs
Les intervenants du Forum de Pékin ne limitent pas la réponse à la responsabilité de chaque entreprise. Ils plaident aussi pour un dispositif de défense national associant opérateurs, régulateurs et fournisseurs de services. Cette coopération doit permettre de mieux partager les signaux d’alerte, de coordonner les réponses et de renforcer la protection de l’ensemble de l’écosystème numérique.
Cette logique est particulièrement importante lorsqu’une menace dépasse les frontières d’une seule organisation. Une faille dans un composant largement utilisé, une attaque visant un fournisseur de services ou une campagne malveillante de grande ampleur peuvent toucher simultanément de nombreux acteurs. Les informations détenues par l’un peuvent alors être utiles aux autres, à condition que les mécanismes de coopération soient prévus à l’avance.
Qi Xiangdong, président de Qi-Anxin Technology Group, résume cet impératif en liant directement la cybersécurité à la sécurité nationale. Il appelle à une intégration systémique des mesures de sécurité dans le développement de l’IA, afin de protéger les entreprises et, au-delà, les intérêts du pays.
Cette orientation s’inscrit également dans une dynamique réglementaire. Les discussions mentionnent la résolution adoptée lors d’une session plénière du 20e Comité central du Parti communiste chinois, qui souligne la nécessité de renforcer le système de cybersécurité et la supervision des applications d’IA. L’objectif affiché est de faire de la sécurité une condition du développement technologique, et non une contrainte considérée seulement après l’innovation.
Cybersécurité réactive ou proactive : deux approches
Réagir après l’incident
- Les équipes interviennent une fois l’attaque ou la faille détectée.
- Les correctifs et les procédures sont souvent mis en place sous contrainte.
- Le risque de propagation augmente lorsque la réponse tarde.
- La sécurité peut être ajoutée après la conception des outils.
Anticiper les menaces
- Les vulnérabilités sont recherchées avant leur exploitation.
- La sécurité est intégrée dès le développement des logiciels.
- L’IA aide à repérer et à prioriser les signaux inhabituels.
- Entreprises, opérateurs et régulateurs coordonnent davantage leurs réponses.
Ce que cette approche change pour les organisations
Le passage d’une sécurité réactive à une sécurité proactive ne repose pas sur un seul produit. Il implique de revoir plusieurs habitudes : inventorier les logiciels utilisés, traiter les mises à jour comme une priorité, contrôler les accès, entraîner les équipes à reconnaître les tentatives de manipulation et préparer des procédures de réponse aux incidents.
L’IA peut apporter une aide utile à chacune de ces étapes, mais elle doit elle-même être protégée. Une application d’IA peut manipuler des données sensibles, dépendre de composants logiciels multiples ou produire des réponses erronées si elle est mal configurée. La sécurité de l’IA concerne donc à la fois son usage pour défendre les systèmes et la protection des systèmes d’IA eux-mêmes.
Pour les entreprises, le message du Forum de Pékin est avant tout opérationnel : la cybersécurité doit être présente dans les décisions de conception, d’achat, de déploiement et de maintenance. Elle ne peut être déléguée à une équipe isolée une fois que le reste de l’organisation a fait ses choix techniques.
Ce qu’il faut surveiller
La rapidité d’évolution de l’intelligence artificielle obligera les défenses numériques à rester adaptables. Les capacités de détection automatisée, l’analyse des vulnérabilités et les mécanismes de coopération peuvent améliorer la réaction face aux incidents. Mais ils ne dispenseront ni de la maintenance des logiciels, ni de la formation des équipes, ni d’une gouvernance claire des systèmes d’IA.
Le défi sera de trouver un équilibre entre innovation et contrôle. Des outils de sécurité plus intelligents peuvent réduire le temps nécessaire pour repérer un comportement suspect. Encore faut-il qu’ils soient intégrés à des procédures solides, supervisés par des personnes compétentes et alimentés par des données fiables.
La position défendue lors du Forum de la cybersécurité de Pékin en 2025 traduit cette priorité : face à des menaces évolutives, la sécurité doit être conçue comme une fonction continue et collective. Pour les acteurs publics comme pour les entreprises, protéger le numérique revient désormais à anticiper, coopérer et corriger sans attendre qu’une vulnérabilité se transforme en crise.
Questions fréquentes
Pourquoi l’intelligence artificielle complique-t-elle la cybersécurité ?
L’IA peut accélérer l’analyse d’informations et l’automatisation de certaines tâches. Cette capacité peut servir à détecter des comportements suspects, mais aussi à rendre des attaques plus rapides ou plus adaptables. Selon Zhao Zhiguo, elle accroît ainsi l’asymétrie entre attaquants et défenseurs, qui doivent protéger un très grand nombre de systèmes en permanence.
Comment l’IA peut-elle améliorer la cybersécurité ?
Elle peut aider les équipes de sécurité à examiner de vastes volumes de données techniques, à repérer des anomalies et à prioriser les alertes les plus urgentes. Les intervenants du Forum de Pékin citent notamment la détection avancée des menaces et l’analyse des vulnérabilités. Ces outils restent toutefois plus efficaces lorsqu’ils s’inscrivent dans des procédures humaines et techniques solides.
Les logiciels open source sont-ils moins sûrs ?
Non, un logiciel open source n’est pas dangereux par nature. Son code accessible peut être examiné et amélioré par de nombreuses personnes. Le risque apparaît lorsqu’une organisation ne sait pas quels composants elle utilise ou tarde à appliquer les correctifs disponibles. Sun Weimin souligne que cette dépendance impose un suivi rigoureux des vulnérabilités.
Qu’est-ce qu’une cybersécurité proactive ?
Une cybersécurité proactive consiste à prévenir les incidents plutôt qu’à intervenir seulement après une attaque. Elle passe notamment par la recherche de vulnérabilités, la surveillance des comportements inhabituels, les mises à jour de sécurité et l’intégration de protections dès la conception des logiciels. An Lijia appelle les entreprises à adopter cette approche plus anticipatrice.
Pourquoi les régulateurs et les entreprises doivent-ils coopérer en cybersécurité ?
Une cybermenace peut toucher plusieurs organisations à la fois, notamment lorsqu’elle exploite un logiciel ou un service très répandu. La coopération entre entreprises, opérateurs, fournisseurs de services et régulateurs peut améliorer le partage des alertes et la coordination des réponses. Les intervenants chinois défendent ainsi la création d’un système de défense collective face aux risques numériques croissants.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Administration du cyberespace de la Chine, site officielwww.cac.gov.cn
- Société Internet de Chine, site officielwww.isc.org.cn
- Fédération chinoise de l’industrie et du commerce, site officielwww.acfic.org.cn
- Qi-Anxin Technology Group, site officielwww.qianxin.com



