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IA et énigmes visuelles : ce que révèlent les tests de raisonnement abstrait

Des chercheurs ont confronté 24 modèles de machine learning à des énigmes inspirées des matrices progressives de Raven. Ces essais montrent que l’IA sait parfois repérer des régularités visuelles complexes, mais qu’elle reste inégale dès qu’il faut généraliser une règle ou interpréter un contexte ambigu.

Une chercheuse analyse une matrice d’énigme visuelle pendant qu’une IA examine les mêmes formes géométriques.
Illustration : Actu.ai

Face à une grille de formes dont une case manque, le réflexe humain consiste à chercher une règle : une rotation, une alternance, une addition de symboles, un changement de position. Ce geste paraît simple, mais il mobilise l’observation, la comparaison et la capacité à formuler une hypothèse. En octobre 2024, la question est donc devenue un test révélateur pour l’intelligence artificielle : un système peut-il seulement reconnaître des motifs, ou peut-il réellement raisonner sur une règle abstraite ?

Une équipe de recherche a soumis 24 modèles de machine learning à des énigmes visuelles basées sur les matrices progressives de Raven. Le constat rapporté est nuancé. Certains systèmes se montrent efficaces pour détecter des structures répétitives ou des relations géométriques. D’autres échouent lorsque l’énigme exige de combiner plusieurs règles, d’écarter une interprétation séduisante mais fausse, ou de traiter une situation plus abstraite.

Pourquoi les énigmes visuelles sont-elles un test exigeant pour l’IA ?

Une énigme visuelle ne demande pas seulement de voir une image. Il faut d’abord repérer les éléments utiles, puis déterminer ce qui change d’une case à l’autre et enfin déduire l’élément qui devrait compléter l’ensemble. La difficulté réside dans le fait que la règle n’est généralement jamais formulée explicitement.

Cette succession d’opérations ressemble à une forme de raisonnement inductif : partir de plusieurs exemples pour inférer une règle générale. Dans une matrice, une forme peut par exemple tourner, se déplacer, disparaître, s’ajouter à une autre ou changer selon une alternance. Les cas les plus complexes combinent ces transformations. Une bonne réponse suppose alors de ne pas s’arrêter au premier motif repéré.

Pour un système d’IA, le défi comporte au moins deux dimensions distinctes :

  • La perception visuelle, c’est-à-dire l’identification fiable des formes, de leur position et de leurs attributs.
  • L’inférence, c’est-à-dire la recherche de la règle qui explique les transformations et permet de prévoir la case absente.

Ces deux dimensions ne vont pas automatiquement de pair. Un modèle peut décrire correctement les objets présents dans une image, tout en échouant à établir la relation logique qui les relie. À l’inverse, une erreur de perception sur un détail, une orientation ou un nombre de symboles suffit à compromettre tout le raisonnement ultérieur.

Que mesurent les matrices progressives de Raven ?

Les matrices progressives de Raven sont des exercices non verbaux largement associés à l’évaluation du raisonnement abstrait. Elles présentent une matrice de figures comportant une case manquante. La personne testée doit sélectionner, parmi plusieurs propositions, celle qui complète le mieux la logique de la grille.

Le recours à des formes plutôt qu’à des mots réduit l’importance du vocabulaire ou des connaissances scolaires. Cela ne rend pas l’exercice « culturellement neutre » dans tous les sens du terme, mais il place l’accent sur l’analyse de relations visuelles. C’est précisément ce qui intéresse les chercheurs qui évaluent les systèmes d’IA : la machine parvient-elle à découvrir une règle nouvelle à partir de quelques exemples ?

Étape de résolutionCe qu’elle implique pour une personneCe qu’elle permet d’observer chez une IA
Observer la matriceDistinguer les formes, positions et variationsLa fiabilité de l’analyse d’image
Comparer les casesRepérer les répétitions et les changementsLa détection de motifs visuels
Formuler une règleRelier les transformations entre ellesLa capacité d’abstraction et de généralisation
Choisir la réponseVérifier quelle proposition respecte la règleLa cohérence de la décision finale

Il serait toutefois trompeur de réduire ces exercices à une mesure globale de la pensée. Les matrices évaluent une famille de problèmes bien délimitée. Elles ne disent pas tout de la créativité, de l’expérience du monde, du langage, de la compréhension sociale ou du jugement pratique. Pour l’IA comme pour l’humain, un bon score à un test ne résume donc pas l’ensemble des capacités cognitives.

Ce que montre l’évaluation de 24 modèles

L’étude évoquée dans la publication d’origine a comparé 24 modèles de machine learning sur ces puzzles visuels. Elle visait à mesurer jusqu’où des systèmes informatiques peuvent reproduire une forme de logique proche de celle mobilisée par les humains devant une matrice de Raven.

Le principal enseignement est l’existence de disparités marquées. Certaines IA excellent dans la reconnaissance de patterns, autrement dit de régularités de formes ou d’agencements. D’autres rencontrent davantage de difficultés avec les tâches qui demandent une abstraction plus poussée. Cette diversité des résultats est importante : parler de « l’IA » au singulier masque des architectures, des données d’entraînement et des méthodes de traitement très différentes.

Les résultats doivent aussi être lus à la lumière du protocole utilisé. La performance dépend notamment de la façon dont une image est fournie au système, de la clarté de la consigne et du format de réponse attendu. Si un modèle reçoit une description textuelle imparfaite d’une matrice plutôt que l’image elle-même, on ne teste pas exactement les mêmes compétences. De même, un modèle qui a rencontré des exercices très similaires dans ses données d’entraînement ne démontre pas nécessairement une capacité générale à raisonner sur des problèmes inédits.

La publication d’origine ne précise ni l’identité des 24 modèles, ni leurs scores individuels, ni la composition détaillée des énigmes. Il ne permet donc pas d’établir un classement fiable entre systèmes. Il confirme en revanche un point essentiel : les performances observées varient selon le type de problème, et les réussites sur des motifs réguliers ne se prolongent pas systématiquement vers les énigmes les plus abstraites.

Résoudre une matrice : performance observée et interprétation à éviter

Ce que les tests peuvent mesurer

  • La détection de formes, de positions et de transformations visuelles.
  • L’identification de régularités dans une grille structurée.
  • La capacité à sélectionner une réponse conforme à une règle inférée.
  • Les écarts de performance entre plusieurs modèles sur un même type d’exercice.

Ce qu’ils ne permettent pas d’affirmer

  • Qu’un modèle possède une intelligence générale comparable à celle d’un humain.
  • Qu’une bonne réponse résulte nécessairement d’une compréhension du problème.
  • Qu’un système saura raisonner aussi bien dans un contexte visuel inédit.
  • Qu’une IA créative ou rapide est exempte d’erreurs, d’ambiguïtés ou de biais.

Reconnaître un motif ne signifie pas comprendre

Le mot « compréhension » peut prêter à confusion lorsqu’il est appliqué à une machine. Un modèle peut aboutir à la bonne réponse après avoir repéré des corrélations efficaces entre des formes, sans disposer pour autant d’une représentation du problème comparable à celle d’un humain. Dans les tests de matrices, la frontière est particulièrement difficile à tracer : un bon résultat peut provenir d’un raisonnement robuste, d’une familiarité statistique avec des configurations semblables, ou d’une combinaison des deux.

C’est pourquoi les chercheurs s’intéressent aussi aux erreurs. Lorsqu’une règle est légèrement modifiée, un système conserve-t-il son niveau de performance ? Peut-il expliquer les étapes ayant mené à sa réponse ? Sait-il reconnaître qu’une image est ambiguë ou que plusieurs règles semblent possibles ? Ces questions importent parfois plus que le score final, car elles renseignent sur la solidité de la méthode employée.

Les limites signalées dans les essais vont dans ce sens. Les systèmes actuels peuvent être très performants sur des données structurées, mais ils manquent souvent de la souplesse nécessaire face à l’ambiguïté, au paradoxe ou à un changement de contexte. L’intuition humaine n’est pas infaillible, loin de là, mais elle s’appuie sur une expérience du monde et sur des capacités d’interprétation qui ne se résument pas à l’identification de formes.

Une IA peut-elle aussi inventer des énigmes ?

La recherche ne porte pas uniquement sur la résolution. Les progrès des IA génératives permettent également d’envisager la création de nouveaux puzzles. La publication d’origine mentionne notamment une IA conçue pour créer de manière autonome 3 énigmes dont les solutions révèlent 3 nombres, avec une somme finale précise.

Produire une énigme cohérente est un problème à part entière. Le système doit générer une structure, déterminer une règle, veiller à ce que la réponse attendue soit bien déductible et éviter qu’une autre solution soit tout aussi plausible. Une énigme peut sembler visuellement sophistiquée tout en étant mal construite : si elle autorise plusieurs réponses ou si la règle change sans justification, elle ne permet pas une évaluation sérieuse.

Cette capacité ouvre des perspectives intéressantes pour concevoir de grands volumes d’exercices. Elle n’efface pas la nécessité d’un contrôle humain. Dans un cadre éducatif, un exercice erroné ou inutilement ambigu peut décourager un élève et fausser l’évaluation de ses acquis. La génération automatique doit donc être accompagnée de mécanismes de vérification, ainsi que d’explications compréhensibles sur la logique attendue.

Quels usages envisager dans l’éducation ?

Les énigmes visuelles sont déjà utilisées pour entraîner l’observation, la logique et la résolution de problèmes. Des plateformes éducatives intègrent désormais des technologies d’IA pour concevoir ou adapter ce type d’exercice. L’intérêt potentiel est la personnalisation : un système pourrait proposer une difficulté progressive, varier les formes de questions et offrir un retour plus immédiat.

L’outil ne doit toutefois pas devenir un arbitre opaque. Pour être utile à l’apprentissage, il ne suffit pas d’indiquer qu’une réponse est correcte ou fausse. Il faut pouvoir montrer la transformation pertinente, expliquer pourquoi une option ne convient pas et ajuster l’exercice au niveau réel de l’élève. Une IA qui donne une solution sans justification risque de favoriser la réponse rapide au détriment de la démarche de raisonnement.

Dans ce contexte, les enseignants conservent un rôle central. Ils peuvent choisir les exercices adaptés, repérer les erreurs de l’outil et discuter avec les élèves des stratégies possibles. Cette médiation est d’autant plus nécessaire que certaines énigmes peuvent admettre plusieurs manières d’être abordées, même lorsqu’une seule réponse est attendue.

Les questions philosophiques derrière un puzzle

Ces tests réveillent une interrogation plus vaste : que faudrait-il exactement pour dire qu’une machine raisonne ? Trouver la bonne case dans une matrice est une compétence observable. Affirmer qu’un système comprend une relation abstraite, possède une intention ou fait preuve de créativité au sens humain relève d’un niveau d’interprétation différent.

La prudence est particulièrement importante lorsque les performances techniques progressent rapidement. Les résultats impressionnants peuvent nourrir des projections sur l’autonomie intellectuelle des machines, alors qu’ils reflètent parfois un succès très localisé. À l’inverse, les échecs actuels ne prouvent pas qu’aucun progrès n’est possible. Ils identifient des domaines où les méthodes doivent encore gagner en robustesse, en transparence et en capacité de généralisation.

L’enjeu est aussi éthique. Si des systèmes de raisonnement visuel étaient utilisés pour évaluer des personnes, orienter des apprentissages ou prendre part à des décisions importantes, leurs erreurs et leurs biais devraient être étudiés avec soin. Un score produit par une machine ne saurait remplacer une analyse humaine, surtout lorsque les conséquences concernent un parcours scolaire ou professionnel.

Ce qu’il faut surveiller

Les prochaines avancées ne se mesureront pas seulement au nombre de puzzles résolus. Il faudra observer si les modèles réussissent des énigmes réellement nouvelles, si leurs performances résistent à de petites variations de présentation et s’ils peuvent fournir une explication fidèle de leur raisonnement plutôt qu’une justification fabriquée après coup.

Il sera également utile de distinguer les progrès de la vision artificielle, de la logique symbolique et des modèles génératifs. Ces approches peuvent se compléter : l’une traite les détails de l’image, une autre impose des règles explicites, une troisième produit des hypothèses. La collaboration entre méthodes traditionnelles et techniques récentes pourrait améliorer la fiabilité des systèmes face aux problèmes abstraits.

En octobre 2024, les énigmes visuelles offrent ainsi un révélateur précieux, mais partiel. Elles montrent que l’IA peut déjà manipuler certaines régularités complexes. Elles rappellent aussi que le passage de la reconnaissance de motifs à un raisonnement flexible, explicable et applicable dans des contextes variés reste l’un des défis les plus importants de la recherche sur l’intelligence artificielle.

Questions fréquentes

Une IA peut-elle résoudre les matrices progressives de Raven ?

Oui, certains modèles de machine learning peuvent résoudre une partie de ces énigmes visuelles en identifiant des régularités entre les formes. L’évaluation évoquée a porté sur 24 modèles. Mais les résultats sont inégaux, surtout lorsque plusieurs règles doivent être combinées ou que la matrice exige une abstraction plus poussée.

Que testent exactement les matrices de Raven ?

Les matrices progressives de Raven testent principalement l’aptitude à observer des relations visuelles et à déduire la figure manquante dans une grille. Elles sollicitent la comparaison, l’identification de transformations et l’inférence d’une règle. Elles ne constituent pas à elles seules une mesure complète de l’intelligence ou de la créativité.

Pourquoi une IA échoue-t-elle parfois à une énigme visuelle simple ?

L’échec peut venir de plusieurs étapes : le système peut mal distinguer un détail visuel, repérer une règle secondaire au lieu de la règle principale, ou ne pas réussir à combiner plusieurs transformations. Ses performances dépendent aussi de la présentation de l’image, de la consigne et de la proximité avec ses données d’entraînement.

Une IA qui résout des puzzles comprend-elle comme un humain ?

Pas nécessairement. Une bonne réponse montre que le système a produit le résultat attendu dans un exercice donné, mais elle ne révèle pas à elle seule la nature de son traitement. Le modèle peut exploiter des régularités statistiques sans disposer d’une compréhension du contexte, d’une expérience du monde ou d’une intention comparable à celles d’une personne.

L’IA peut-elle créer des énigmes visuelles pour l’école ?

Oui, des IA génératives peuvent concevoir de nouveaux exercices et ajuster leur difficulté, ce qui ouvre des pistes pour l’éducation. Leur production doit néanmoins être relue et validée. Une énigme utile doit avoir une règle cohérente, une réponse réellement déductible et une explication claire pour soutenir l’apprentissage des élèves.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Pearson Assessments, ressources sur les évaluations psychométriques et les matrices de Ravenwww.pearsonassessments.com
  2. APA Dictionary of Psychology, définition du raisonnement abstraitdictionary.apa.org/abstract-reasoning