Société et emploi

À Pékin, un bar de divination met des mots sur l’angoisse de l’IA au travail

À Pékin, les bars de cartomancie attirent des jeunes adultes en quête de réponses sur l’emploi, l’argent ou l’amour. Une consultation au Qie Le, autour d’une question sur l’intelligence artificielle, illustre une inquiétude bien réelle. Mais entre présage personnel et études sur le travail, ce que l’IA change mérite d’être distingué avec méthode.

Consultation de qiuqian dans un bar de Pékin autour des inquiétudes liées à l’intelligence artificielle et à l’emploi
Illustration : Actu.ai

À quelques kilomètres des tours et des entreprises technologiques de Pékin, l’incertitude professionnelle prend une forme inattendue : celle d’un récipient rempli de bâtonnets de bois. Au bar de cartomancie Qie Le, dans le quartier Huabei de Chaoyang, une question très contemporaine est posée à une pratique ancienne : l’intelligence artificielle va-t-elle remplacer mon emploi ? La réponse obtenue n’a évidemment pas la valeur d’une prévision économique. Elle dit toutefois beaucoup de l’inquiétude suscitée par l’automatisation et de la recherche de repères face à un avenir du travail difficile à lire.

À Pékin, la divination comme refuge face à l’incertitude

Les bars de cartomancie se développent rapidement à Pékin, selon le récit de cette visite. Ils proposent un mélange de loisir, de rituel et de conversation personnelle. Les sujets qui reviennent auprès des praticiens sont rarement abstraits : richesse, santé, relations amoureuses, mais aussi salaire, orientation professionnelle et stabilité de l’emploi.

Cette popularité s’inscrit dans un contexte où les jeunes adultes cherchent des réponses à leurs doutes économiques. L’IA générative, capable de produire du texte, des images ou du code en quelques secondes, rend ces préoccupations particulièrement concrètes pour les personnes qui travaillent dans les services, la création, l’administration ou les métiers intellectuels.

Dans ce cadre, la cartomancie ne remplace ni un conseil professionnel ni une analyse du marché du travail. Elle peut en revanche servir de cadre à une question que beaucoup hésitent à formuler ouvertement : que reste-t-il de ma place lorsque des logiciels accomplissent une partie des tâches pour lesquelles je suis payé ?

Au Qie Le, Wan Mo écoute les inquiétudes professionnelles

La consultation relatée se déroule avec Wan Mo, présentée comme une cartomancienne au style raffiné et au calme frappant dans l’agitation de la capitale chinoise. Son outil est le qiuqian, une méthode de divination fondée sur des bâtonnets de bois.

La première question est directe : « L’IA va-t-elle remplacer mon emploi ? » Avant le tirage, Wan Mo nuance déjà l’exercice. Elle indique que la connexion avec les bâtonnets peut ne pas être la même pour une personne qui n’a pas grandi en Chine. Ce rappel situe la séance dans un univers culturel et spirituel, non dans celui d’une expertise technique sur l’automatisation.

Le bâtonnet tiré donne lieu à une interprétation sans détour. « L’IA aura un impact sur votre emploi », affirme Wan Mo. Elle évoque l’échelle de production des outils d’IA, capables selon elle de générer dix articles en très peu de temps, y compris face à des personnes talentueuses. Elle y lit la possibilité d’un changement important dans les trois ans.

Cette formulation touche un point sensible. L’IA ne fait pas peur uniquement parce qu’elle serait plus rapide. Elle oblige aussi à se demander ce qui distingue une production abondante, standardisée et automatisable d’un travail qui repose sur le jugement, la responsabilité, la relation humaine ou la connaissance fine d’un contexte.

Comment fonctionne le qiuqian ?

Le qiuqian est une pratique divinatoire dont les racines remontent à la dynastie Jin, d’après le récit. Le principe consiste à se concentrer sur une interrogation précise, puis à secouer un récipient contenant des bâtonnets jusqu’à ce que l’un d’eux tombe. Le bâton tiré est ensuite interprété par le praticien.

ÉtapeCe qui se passe lors du rituelCe que cela produit
FormulationLa personne se concentre sur une question personnelleUn sujet précis, comme l’emploi ou le salaire
TirageLe récipient contenant les bâtonnets est secouéUn bâtonnet finit par tomber
LectureLe praticien interprète le signe obtenuUne réponse symbolique et personnelle
ÉchangeLa discussion se poursuit autour de la situation du clientUn espace de réflexion, pas un diagnostic scientifique

Le qiuqian est ainsi très éloigné d’un modèle d’IA. Une IA élabore ses réponses à partir de calculs statistiques et de données d’entraînement. La divination repose sur un rituel, une interprétation et la relation avec la personne consultée. Les deux peuvent répondre à une recherche de sens, mais ils ne fournissent pas le même type d’information et ne doivent pas être confondus.

Deux façons d’aborder l’incertitude professionnelle

La consultation divinatoire

  • S’appuie sur un rituel, des symboles et l’interprétation du praticien.
  • Répond à une inquiétude personnelle formulée à un moment précis.
  • Peut offrir un espace d’écoute et de réflexion.
  • Ne fournit pas de prévision scientifique sur un emploi ou un salaire.
  • Ne permet pas d’évaluer concrètement les tâches automatisables d’un métier.

L’analyse du travail

  • S’appuie sur des données, des enquêtes et des scénarios économiques.
  • Étudie l’exposition des tâches plutôt que le destin individuel.
  • Distingue automatisation, assistance et création de nouveaux rôles.
  • Mesure des tendances utiles, mais conserve une part d’incertitude.
  • Aide à orienter une formation ou une stratégie professionnelle concrète.

Ce que les études disent réellement de l’IA et de l’emploi

Le présage de Wan Mo traduit une angoisse compréhensible, mais il ne constitue pas une prévision du marché de l’emploi. Les travaux économiques disponibles en juillet 2025 aboutissent à un constat plus nuancé : l’IA expose de nombreuses tâches à l’automatisation ou à l’assistance, sans annoncer une disparition uniforme des emplois.

L’Organisation internationale du travail, dans son analyse consacrée à l’IA générative, souligne que les emplois administratifs et de bureau comptent parmi les plus exposés. Mais elle estime aussi que, pour beaucoup de métiers, le scénario le plus probable est la transformation du travail plutôt que son remplacement intégral. Un assistant peut rédiger une première version, classer des informations ou résumer un document, tandis qu’un humain vérifie, contextualise, arbitre et assume la responsabilité du résultat.

Le Fonds monétaire international estime pour sa part que l’IA pourrait toucher près de 40 % de l’emploi mondial. Ce chiffre ne veut pas dire que 40 % des emplois vont être détruits. L’exposition peut signifier qu’une part des tâches sera accélérée, réorganisée ou automatisée. Dans les économies avancées, cette exposition est plus forte, notamment parce que les emplois de bureau et les activités cognitives y sont plus nombreux.

Le Forum économique mondial projette, d’ici à 2030, 170 millions de créations de postes et 92 millions de suppressions, tous moteurs de transformation confondus, dont les technologies. Le solde de 78 millions d’emplois est positif à l’échelle mondiale, mais il ne protège pas automatiquement les travailleurs ni les territoires concernés par les destructions de postes. Une création d’emploi dans un secteur ne compense pas toujours, pour une personne donnée, la disparition d’un poste dans un autre.

IndicateurCe qu’il mesureCe qu’il ne permet pas d’affirmer
Emploi exposé à l’IALa part de tâches susceptibles d’être affectéesQu’un poste entier disparaîtra nécessairement
AutomatisationLes tâches réalisables par un logiciel ou une machineQue la valeur humaine du métier devient nulle
Augmentation du travailLes tâches réalisées plus vite avec l’aide de l’IAQue la charge ou la responsabilité diminuera toujours
Créations et suppressions de postesLes évolutions globales anticipées du marchéQue chaque salarié bénéficiera de ce solde positif

L’IA peut-elle vraiment produire dix articles à la place d’une personne ?

Un outil d’IA générative peut produire rapidement plusieurs textes sur un même sujet. C’est l’idée à laquelle Wan Mo fait référence lorsqu’elle évoque dix articles écrits à très grande vitesse. Mais comparer ce volume à un travail journalistique, éditorial ou créatif complet serait trompeur.

Écrire ne consiste pas seulement à aligner des phrases fluides. Dans un métier de l’information, par exemple, il faut choisir un angle, vérifier des faits, recouper des sources, connaître un secteur, hiérarchiser les éléments importants, respecter les personnes citées et assumer les conséquences d’une publication. L’IA peut aider à préparer, résumer ou reformuler, mais elle peut aussi produire des erreurs convaincantes, inventer des références ou reproduire des biais présents dans ses données.

Le changement le plus crédible ne se résume donc pas à une opposition entre humains et machines. Il porte sur la répartition des tâches. Dans certaines organisations, l’IA peut réduire le temps consacré aux activités répétitives. Dans d’autres, elle peut intensifier les cadences, uniformiser les productions ou déplacer la valeur vers les personnes capables de contrôler efficacement ces outils.

Salaire, chance et initiatives personnelles

Après l’emploi, la consultation au Qie Le aborde une autre préoccupation : la possibilité d’une augmentation salariale. Là encore, Wan Mo livre une lecture peu encourageante. Elle estime que le moment n’est pas favorable et invite à envisager des ajustements personnels. Elle recommande également un bracelet censé attirer la prospérité.

Ce mélange de spiritualité et de pragmatisme résume l’ambiance du lieu. La destinée et la chance sont évoquées, mais l’effort individuel l’est également. Pour un lecteur préoccupé par l’IA, la part la plus utile de cette idée ne tient pas au présage : elle consiste à ne pas rester passif devant une transformation annoncée.

Cela peut passer par des démarches concrètes :

  • identifier les tâches de son poste qui sont répétitives, documentaires ou standardisées ;
  • apprendre à utiliser les outils pertinents pour son métier, sans leur déléguer aveuglément les décisions importantes ;
  • renforcer les compétences difficiles à automatiser, comme l’expertise sectorielle, la communication, la négociation ou l’encadrement ;
  • demander une formation, clarifier les règles d’usage de l’IA avec son employeur et valoriser les résultats obtenus ;
  • suivre l’évolution réelle de son secteur plutôt que les annonces les plus spectaculaires.

Ces actions ne garantissent ni une hausse de salaire ni une sécurité totale. Elles donnent toutefois davantage de prise sur une situation mouvante qu’une prédiction, bonne ou mauvaise.

Pourquoi ces lieux parlent-ils autant de notre rapport à la technologie ?

Le succès de ces bars révèle un paradoxe contemporain. Plus les sociétés disposent de données, de prévisions et d’outils de calcul, plus certaines décisions individuelles semblent incertaines. Un modèle peut estimer des tendances générales, mais il ne peut pas dire avec certitude ce que deviendra le poste précis d’une personne, dans son entreprise, avec ses compétences, ses contraintes et ses choix.

Les clients du Qie Le ne viennent pas seulement chercher une réponse factuelle. Ils viennent aussi mettre en récit une inquiétude, obtenir une écoute et transformer une crainte diffuse en question formulée. Sur ce terrain, l’intuition de Wan Mo peut apporter du réconfort ou provoquer une réflexion. Elle ne remplace pas pour autant les dispositifs qui comptent réellement face aux mutations du travail : information fiable, formation accessible, dialogue social et accompagnement des transitions professionnelles.

Ce qu’il faut surveiller

D’ici à 2030, le véritable enjeu ne sera pas seulement de savoir si l’IA « remplace » des emplois. Il sera de déterminer quelles tâches changent, qui profite des gains de productivité, et qui reçoit les moyens de s’adapter. Une même technologie peut alléger un travail pénible, améliorer un service ou fragiliser une profession si elle est déployée sans formation ni garde-fous.

Pour les salariés, l’alerte lancée dans un bar de cartomancie pékinois peut donc être entendue autrement : non comme une prophétie inévitable, mais comme l’expression d’une question collective. L’avenir professionnel ne se joue pas dans un bâtonnet tombé d’un récipient. Il dépendra aussi des choix des entreprises, des pouvoirs publics, des établissements de formation et des travailleurs eux-mêmes face aux nouveaux outils.

Questions fréquentes

L’IA va-t-elle remplacer mon emploi ?

Cela dépend surtout des tâches qui composent votre emploi, et non de son seul intitulé. L’IA peut automatiser des activités répétitives, documentaires ou très standardisées. Dans de nombreux métiers, elle devrait plutôt modifier la manière de travailler, en assistant certaines tâches tout en laissant aux humains le contrôle, la relation, le jugement et la responsabilité.

Quels emplois sont les plus exposés à l’intelligence artificielle ?

Les fonctions administratives et de bureau font partie des plus exposées, car elles comportent souvent des tâches structurées de traitement de texte, de données ou de documents. Les métiers créatifs et intellectuels sont aussi concernés par l’IA générative, mais l’exposition ne signifie pas un remplacement complet. La vérification, l’expertise et le lien humain restent déterminants.

Que signifie le chiffre de 40 % d’emplois exposés à l’IA ?

Ce chiffre du Fonds monétaire international désigne une exposition potentielle à l’IA, pas une suppression automatique de 40 % des emplois. Un poste est composé de nombreuses tâches. Certaines peuvent être automatisées ou accélérées, d’autres non. Les effets possibles vont de gains de productivité à une réorganisation profonde, voire à la disparition de certains rôles.

Comment se déroule une séance de qiuqian à Pékin ?

Dans le récit consacré au bar Qie Le, la personne commence par formuler une question précise. Elle secoue ensuite un récipient contenant des bâtonnets de bois jusqu’à ce que l’un tombe. La cartomancienne interprète alors le signe obtenu. Cette pratique divinatoire relève d’un rituel culturel et spirituel, non d’une méthode scientifique de prévision.

Comment se préparer à l’impact de l’IA sur son travail ?

Commencez par repérer les tâches de votre activité que l’IA pourrait accélérer ou automatiser, puis apprenez à contrôler les outils adaptés à votre métier. Développez aussi votre expertise, votre capacité à vérifier les résultats, votre communication et votre connaissance du terrain. Une formation continue et un échange clair avec l’employeur restent des leviers essentiels.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Organisation internationale du travail, analyse mondiale des effets potentiels de l’IA générative sur l’emploiwww.ilo.org/publications/generative-ai-and-jobs-global-analysis-potential-effects-job-quantity-and
  2. Fonds monétaire international, l’IA et la transformation de l’économie mondialewww.imf.org/en/Blogs/Articles/2024/01/14/ai-will-transform-the-global-economy-lets-make-sure-it-benefits-humanity
  3. Forum économique mondial, The Future of Jobs Report 2025www.weforum.org/publications/the-future-of-jobs-report-2025