Société et emploi

Essais universitaires : pourquoi l’IA peut affaiblir votre candidature

ChatGPT peut produire en quelques secondes un essai d’admission propre et structuré. Mais une étude de l’Université Cornell, menée sur 30 000 textes, montre que les modèles tendent à uniformiser les récits personnels. Pour un dossier universitaire, cette efficacité peut coûter ce que le jury cherche précisément : une voix singulière.

Une étudiante compare ses notes manuscrites et un brouillon d’essai sur son ordinateur portable.
Illustration : Actu.ai

Un essai d’admission n’est pas un exercice de rédaction comme un autre. À notes comparables, il peut donner au jury ce qu’aucun relevé scolaire ne révèle vraiment : la façon dont un candidat interprète une expérience, formule un doute, relie un échec à un projet ou raconte ce qui l’a façonné. C’est précisément sur ce terrain personnel que les outils d’intelligence artificielle générative, pourtant rapides et convaincants à première vue, montrent leurs limites.

Une étude menée à l’Université Cornell alerte sur un risque très concret : en confiant entièrement cet exercice à un modèle comme ChatGPT, les candidats peuvent obtenir un texte grammaticalement solide, mais perdre ce qui rend leur parcours reconnaissable. L’enjeu ne consiste donc pas à opposer mécaniquement l’étudiant à la machine. Il est de distinguer une aide autorisée à l’écriture d’une délégation complète de sa parole.

Ce que l’étude de Cornell a examiné

Les chercheurs ont analysé 30 000 essais écrits par des humains et les ont comparés à des essais générés par huit modèles d’IA populaires. Leur question était simple : ces outils savent-ils restituer la variété des expériences et des identités que les candidats tentent d’exprimer dans un dossier universitaire ?

Les modèles de langage produisent du texte en prédisant les suites de mots les plus plausibles à partir d’immenses quantités de textes d’entraînement. Ils excellent donc à organiser une réponse, adopter un ton attendu et respecter une consigne. Mais un essai d’admission ne se résume pas à une structure efficace. Il doit donner du sens à des détails qui, pris isolément, ne disent parfois rien : un lieu, une relation familiale, un emploi, une difficulté, un changement de regard.

Élément étudiéCe que les chercheurs ont comparéEnjeu pour une candidature
Corpus30 000 essais humains et générésMesurer les différences de style et de contenu
OutilsHuit modèles d’IA populairesObserver si le phénomène dépend d’un seul système
ConsignesDes caractéristiques personnelles et culturelles pouvaient être préciséesTester la capacité de l’IA à adapter réellement le récit
Résultat centralDes productions largement uniformesRisque d’un essai peu distinctif et impersonnel

L’étude ne dit pas que toute phrase suggérée par une IA rend automatiquement un texte inutilisable. Elle montre plutôt qu’un essai entièrement généré présente des régularités qui l’éloignent de l’objectif même de l’exercice : permettre à une personne de se raconter avec ses mots.

Pourquoi les textes générés deviennent-ils uniformes ?

Les résultats signalent une forte homogénéité des productions. Même lorsque les chercheurs ajoutaient au prompt des paramètres culturels, tels que la race ou le genre, les modèles peinaient à faire émerger la diversité et la complexité des parcours individuels. Ils reprenaient plus volontiers des schémas narratifs attendus que les ambiguïtés, les contradictions ou les détails révélateurs d’une expérience vécue.

Un exemple analysé par l’équipe illustre cette limite. Lorsqu’un modèle devait écrire en se présentant comme une personne asiatique vivant à Salinas, le résultat prenait souvent la forme d’une énumération de données personnelles, avec une progression très formulaïque. Les informations étaient là, mais elles n’étaient pas véritablement incarnées. Le texte manquait d’engagement, de profondeur émotionnelle et de point de vue.

C’est une distinction essentielle. Un modèle peut associer un lieu à des thèmes probables, ou une identité à des récits fréquemment rencontrés dans ses données. Il ne sait pas, pour autant, pourquoi une scène précise a compté pour l’étudiant qui la raconte. Il ne peut pas remplacer le travail de sélection, de mémoire et d’interprétation par lequel une personne décide ce qu’elle veut dire d’elle-même.

L’essai d’admission sert à montrer ce que les notes ne disent pas

Dans une candidature, les résultats scolaires, les activités et les recommandations décrivent déjà une partie du profil. L’essai donne une autre information : la capacité à réfléchir à son propre parcours. Il ne s’agit pas seulement de prouver que l’on écrit correctement, mais de faire comprendre comment on observe le monde, ce que l’on a appris et ce vers quoi l’on souhaite avancer.

Le professeur Rene Kizilcec souligne que les modèles d’IA peuvent fournir un retour utile sur la rédaction, mais qu’ils ne peuvent se substituer à la voix authentique de l’étudiant. Cette nuance est importante. Un outil peut attirer l’attention sur une répétition, suggérer une structure plus claire ou aider à repérer une formulation confuse. En revanche, il ne devrait pas décider à la place du candidat de l’expérience à raconter, de l’émotion à mettre en avant ou de la leçon à tirer.

Pour Jinsook Lee, chercheuse principale de l’étude, l’écriture de l’essai est également un moment d’introspection. Revenir sur son histoire, identifier les événements qui ont compté et comprendre les facteurs qui ont contribué à façonner son identité font partie de la valeur du processus. Déléguer cette étape peut faire gagner du temps, mais aussi faire perdre une occasion réelle de réflexion.

Brouillon personnel ou essai entièrement généré : ce qui change

Un brouillon personnel

  • Choisit des souvenirs réellement vécus et des détails précis.
  • Conserve les hésitations, le vocabulaire et le point de vue du candidat.
  • Peut être relu et clarifié sans perdre son origine personnelle.
  • Aide le jury à relier l’essai au reste du dossier.

Un essai généré par IA

  • Produit rapidement une structure cohérente et grammaticalement propre.
  • S’appuie volontiers sur des récits attendus et des formulations générales.
  • Tend à uniformiser des profils pourtant différents.
  • Peut être identifiable dans certaines conditions expérimentales.

Un texte d’IA peut-il être détecté par une université ?

L’équipe de Cornell a aussi testé la possibilité de distinguer les essais humains de ceux générés par IA. Dans son protocole, un modèle d’identification a atteint une précision presque parfaite. Autrement dit, les textes produits par les modèles présentaient des traits suffisamment réguliers pour être séparés avec une très grande efficacité des essais humains utilisés dans l’étude.

Il faut toutefois interpréter ce résultat avec rigueur. Une excellente performance dans un cadre expérimental ne signifie pas que n’importe quel détecteur disponible en ligne peut désigner de manière certaine l’auteur d’un texte réel. Les conditions de rédaction, les versions d’outils, les retouches humaines et les corpus analysés influencent fortement ce type de résultat. L’étude établit surtout que les essais générés dans son cadre étaient reconnaissables, non qu’un logiciel isolé puisse trancher sans erreur tous les cas particuliers.

Pour un candidat, le risque ne se limite d’ailleurs pas à un score de détection. Un essai standardisé peut aussi sembler déconnecté du reste du dossier, employer des formules très générales ou ne pas correspondre à la manière dont l’étudiant s’exprime lors d’un entretien. Si le règlement d’un établissement interdit la rédaction par IA, un usage caché peut en outre créer un problème de respect des règles de candidature.

Environ 30 % des lycéens y auraient déjà recours

La tentation est forte, car ces outils promettent de supprimer la page blanche. Une recherche citée dans le cadre de ces travaux indique qu’environ 30 % des lycéens utilisent l’IA pour leurs essais. Ce chiffre traduit moins une disparition de l’effort qu’une évolution des pratiques : de nombreux élèves voient l’assistant conversationnel comme un correcteur, un coach ou un rédacteur disponible à toute heure.

Mais l’aide la plus séduisante n’est pas toujours la plus utile. L’IA tend à proposer des formulations cohérentes avec ce qu’elle reconnaît comme un bon essai. Or, si beaucoup de candidats suivent les mêmes suggestions, les dossiers risquent de se ressembler davantage. Les récits deviennent plus polis, plus optimistes, plus ordonnés, mais parfois moins vrais.

Cette homogénéisation est particulièrement problématique dans un processus d’admission compétitif. Le jury ne cherche pas nécessairement un candidat au parcours parfait. Il cherche à comprendre une personne. Un texte qui assume une hésitation, explique une évolution ou raconte précisément un moment modeste peut donc être plus convaincant qu’une démonstration impeccablement construite, mais interchangeable.

Comment utiliser l’IA sans effacer sa voix ?

La première règle est de consulter les consignes de chaque université ou plateforme de candidature. Les politiques d’usage de l’IA varient sensiblement selon les établissements. Certaines peuvent autoriser des formes d’assistance limitées, d’autres attendre que l’essai soit entièrement réalisé sans outil génératif. En cas de doute, mieux vaut considérer que la prudence est nécessaire.

Si l’usage est permis, une méthode raisonnable consiste à préserver le contrôle du candidat à chaque étape :

  • écrire seul les idées, souvenirs, exemples et le premier brouillon ;
  • demander éventuellement une aide ciblée sur la clarté d’un paragraphe, la grammaire ou les répétitions ;
  • refuser les réécritures qui remplacent les exemples vécus par des formules générales ;
  • relire à voix haute le texte final pour vérifier que chaque phrase pourrait être dite naturellement ;
  • garder les brouillons et les notes de travail, qui permettent de retracer l’élaboration personnelle du texte.

Cette méthode ne transforme pas l’IA en arbitre de la candidature. Elle la cantonne à un rôle technique, comparable à une aide de relecture, lorsque les règles l’acceptent. Le cœur du texte, lui, reste fondé sur des choix personnels : quoi raconter, pourquoi le raconter et ce que cette histoire signifie.

Ce qu’il faut surveiller

L’étude de Cornell rappelle que le débat sur l’IA à l’école ne peut pas se réduire à la seule question de la triche ou de la détection. Il porte aussi sur la nature des apprentissages que l’on souhaite préserver. Écrire un essai personnel apprend à organiser sa pensée, à relier des expériences et à prendre position sur son propre parcours.

À mesure que les assistants génératifs deviennent plus accessibles, les universités devront préciser leurs règles et les candidats devront apprendre à les utiliser avec discernement. La frontière la plus utile n’est pas celle entre technologie et écriture humaine. Elle se situe entre une assistance qui aide à mieux exprimer une pensée existante, et une substitution qui fabrique une identité narrative à la place de l’étudiant.

Pour une candidature universitaire, l’originalité ne vient pas d’un vocabulaire sophistiqué. Elle vient de la précision d’un regard. C’est une qualité qu’un modèle peut imiter dans la forme, mais qu’il ne peut pas vivre à la place de celui ou celle qui postule.

Questions fréquentes

Puis-je utiliser ChatGPT pour mon essai d’admission universitaire ?

Cela dépend des règles de l’université ou de la plateforme de candidature concernée. Les politiques peuvent autoriser une aide limitée à la relecture ou, au contraire, exiger un travail sans IA générative. Avant toute utilisation, vérifiez les consignes applicables. Même lorsque l’aide est admise, vos expériences, vos idées et votre premier brouillon doivent rester les vôtres.

Pourquoi les essais rédigés par IA paraissent-ils génériques ?

Les modèles de langage construisent des réponses plausibles à partir de régularités observées dans de nombreux textes. Ils savent produire une structure efficace, mais peinent à restituer la signification intime d’un souvenir ou les contradictions d’un parcours. L’étude de Cornell montre que cette tendance à l’uniformité persiste même lorsque le prompt contient des caractéristiques personnelles ou culturelles.

Les universités peuvent-elles détecter un essai écrit avec l’IA ?

Dans l’étude de Cornell, le modèle d’identification testé obtenait une précision presque parfaite pour distinguer les textes humains de ceux générés dans le protocole expérimental. Cela ne prouve pas que tous les détecteurs fonctionnent parfaitement dans toutes les situations. Un essai généré peut aussi éveiller des doutes par son ton standardisé ou son décalage avec le reste du dossier.

Comment utiliser l’IA pour améliorer un essai sans perdre son authenticité ?

Commencez par écrire seul vos idées et vos exemples, puis utilisez éventuellement l’outil, si le règlement l’autorise, pour repérer des répétitions, clarifier une phrase ou vérifier la cohérence d’un plan. Ne lui demandez pas de choisir votre histoire ni de la réécrire entièrement. Relisez enfin le texte à voix haute : il doit ressembler à votre manière de vous exprimer.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Université Cornell, actualités et recherches sur l’intelligence artificielle et l’éducationnews.cornell.edu
  2. Common App, informations officielles pour les candidats à l’universitéwww.commonapp.org
  3. UNESCO, guide sur l’IA générative dans l’éducation et la rechercheunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000386693