Régulation et éthique

États-Unis : Biden fixe une doctrine de sécurité nationale pour l’intelligence artificielle

Le 24 octobre 2024, Joe Biden a signé un mémorandum de sécurité nationale consacré à l’intelligence artificielle. Le texte organise l’usage de l’IA par les agences américaines, protège l’avance technologique du pays et fixe des garde-fous sur les droits, la vie privée et la coopération internationale.

Des experts analysent les risques de l’intelligence artificielle dans un centre de sécurité gouvernemental.
Illustration : Actu.ai

Le développement de l’intelligence artificielle ne se joue plus seulement dans les laboratoires et les entreprises technologiques. Il est désormais conçu comme un enjeu de renseignement, de défense, de cybersécurité et de diplomatie. C’est le sens du mémorandum de sécurité nationale publié par la Maison-Blanche le 24 octobre 2024 : les États-Unis veulent tirer parti de l’IA sans laisser cette technologie fragiliser leurs institutions, leurs citoyens ou leur position stratégique.

Signé par le président Joe Biden, ce texte est présenté comme le premier mémorandum national américain entièrement consacré à l’intelligence artificielle. Il complète le décret présidentiel d’octobre 2023 sur une IA sûre, sécurisée et digne de confiance. Là où ce décret s’adressait largement à l’administration fédérale et au secteur privé, le nouveau document se concentre sur les missions de sécurité nationale : défense, renseignement, protection des infrastructures, diplomatie et lutte contre les menaces numériques.

L’ambition est double. Washington veut conserver son avance dans une technologie considérée comme déterminante, tout en évitant que les outils déployés au nom de la sécurité ne portent atteinte à la vie privée, aux libertés civiles ou aux droits humains. Cette tension traverse tout le mémorandum.

Un texte pour faire de l’IA un outil de sécurité nationale

Le mémorandum part d’un constat simple : l’IA peut renforcer les capacités d’un État, mais elle peut aussi amplifier les risques. Des systèmes capables d’analyser de grands volumes de données, de repérer des signaux faibles ou d’automatiser certaines tâches peuvent soutenir le renseignement et la défense. Les mêmes avancées peuvent être exploitées par des acteurs hostiles pour accélérer des opérations informatiques, diffuser de la désinformation ou chercher à contourner des dispositifs de sécurité.

La Maison-Blanche fixe donc trois grandes priorités :

PrioritéCe que prévoit la stratégie américaine
Préserver le leadership des États-UnisSoutenir l’innovation, protéger les avancées technologiques américaines et consolider les capacités industrielles nécessaires à l’IA.
Mettre l’IA au service de la sécurité nationaleEncadrer l’adoption de systèmes d’IA par les organismes chargés de la défense, du renseignement et de la protection nationale.
Promouvoir une IA sûre à l’échelle internationaleDévelopper des principes de gouvernance et de gestion des risques compatibles avec les valeurs démocratiques et les droits fondamentaux.

Le terme de « leadership » ne désigne pas uniquement la course aux modèles les plus puissants. Pour l’administration Biden, il renvoie aussi à la capacité de fabriquer les composants nécessaires, de protéger les innovations des tentatives d’appropriation et d’influencer les règles internationales qui encadreront l’IA.

Le document souligne notamment l’intérêt accru que portent des concurrents et adversaires des États-Unis aux technologies américaines. La protection de la propriété intellectuelle, des connaissances scientifiques et des infrastructures de calcul devient ainsi un sujet de sécurité nationale à part entière.

Quels risques l’IA fait-elle peser sur la cybersécurité ?

L’un des volets les plus concrets concerne les risques numériques. L’IA peut aider les défenseurs à détecter plus vite des comportements anormaux, à trier des alertes de sécurité ou à analyser des logiciels malveillants. Mais elle peut également permettre à des attaquants de gagner en vitesse, en volume et en sophistication.

« Les attaquants exploitent déjà des outils d’IA pour mener des attaques plus sophistiquées et volumineuses », observe Melissa Ruzzi, directrice de l’IA chez AppOmni. Cette réalité explique la place centrale accordée à la cybersécurité dans le mémorandum.

Dans la pratique, une mauvaise configuration d’un service cloud ou d’un système utilisant l’IA peut exposer des données sensibles. Pour des organismes de sécurité nationale, les conséquences peuvent concerner des informations personnelles, des secrets industriels, des données opérationnelles ou des renseignements classifiés. Le texte appelle donc à traiter la sécurité des systèmes d’IA comme un impératif dès leur conception et leur déploiement, plutôt que comme une vérification tardive.

Les risques ne sont pas seulement techniques. Un modèle peut produire une réponse incorrecte avec une apparence de plausibilité, reproduire des biais présents dans ses données d’entraînement ou être manipulé par des requêtes malveillantes. Dans des domaines comme le renseignement, une erreur d’analyse peut peser sur une décision humaine importante. Le mémorandum demande par conséquent aux agences concernées d’évaluer les risques, de les documenter et de mettre en place des mesures de réduction adaptées à leurs missions.

Une gouvernance de l’IA au sein des agences sensibles

Pour traduire ces principes en procédures, la Maison-Blanche publie un cadre de gouvernance et de gestion des risques liés à l’IA dans la sécurité nationale. L’objectif est d’éviter que chaque agence adopte ses propres règles sans coordination, alors que les mêmes outils peuvent circuler entre les administrations, les sous-traitants et les partenaires.

Ce cadre vise notamment à mieux organiser :

  • l’identification des usages d’IA et de leurs conséquences potentielles ;
  • les évaluations de sécurité et de fiabilité avant un déploiement ;
  • le suivi du comportement des systèmes une fois utilisés ;
  • la documentation des décisions, des limites et des mesures de réduction des risques ;
  • la protection de la vie privée, des libertés civiles et des droits civiques.

Le point essentiel est que l’efficacité opérationnelle ne doit pas être le seul critère. Une IA peut être rapide et performante, tout en présentant un niveau de risque inacceptable si son fonctionnement est insuffisamment contrôlé, si elle discrimine certains groupes ou si elle conduit à une collecte excessive de données.

Cette orientation reste particulièrement importante dans le champ sécuritaire. Les administrations chargées de protéger la population disposent parfois de moyens d’analyse et de collecte très puissants. Le mémorandum cherche à inscrire l’usage de l’IA dans une logique de responsabilité, en rappelant que la sécurité nationale américaine doit rester compatible avec les valeurs démocratiques et les droits humains.

Les deux exigences du mémorandum américain

Accélérer et protéger

  • Préserver l’avance américaine dans l’IA et les semi-conducteurs.
  • Déployer l’IA pour les missions de défense et de renseignement.
  • Protéger les innovations face aux tentatives d’appropriation étrangères.
  • Élargir les ressources de recherche aux universités et petites entreprises.

Encadrer et contrôler

  • Évaluer les risques avant et pendant les déploiements sensibles.
  • Renforcer la cybersécurité des systèmes et des données utilisés.
  • Protéger vie privée, libertés civiles et droits civiques.
  • Promouvoir des règles internationales pour une IA sûre et fiable.

L’AI Safety Institute, un interlocuteur central pour l’industrie

Le mémorandum attribue un rôle officiel à l’AI Safety Institute, l’institut américain consacré à la sécurité de l’intelligence artificielle. Cet organisme doit servir de principal point de contact entre le gouvernement et les entreprises qui développent l’IA.

Son rôle est technique autant que stratégique. L’institut doit pouvoir dialoguer avec les concepteurs de modèles et avec les agences de sécurité nationale, y compris la communauté du renseignement et le département de la Défense. Cette coopération doit faciliter l’évaluation des systèmes, la compréhension de leurs capacités et de leurs limites, ainsi que l’anticipation de risques susceptibles de toucher la sécurité nationale.

Cette place accordée à l’AI Safety Institute illustre une difficulté propre à l’IA : les technologies les plus avancées sont souvent créées par des entreprises privées, tandis que les conséquences de leur détournement ou de leur diffusion concernent l’ensemble de la société. Les pouvoirs publics ont donc besoin d’une expertise indépendante et de canaux de coopération avec l’industrie, sans pour autant se substituer aux développeurs.

Les puces, une pièce maîtresse de l’autonomie technologique

L’IA repose sur des logiciels, des données et des talents, mais aussi sur une infrastructure matérielle très concrète : les semi-conducteurs. Les puces de calcul avancées sont indispensables à l’entraînement et au fonctionnement des grands systèmes d’IA. C’est pourquoi le mémorandum relie la stratégie d’IA à la politique industrielle américaine et au CHIPS Act, la loi destinée à renforcer la production de semi-conducteurs aux États-Unis.

Cette dimension est essentielle. Une chaîne d’approvisionnement vulnérable, concentrée ou insuffisamment sécurisée peut devenir un point faible pour la défense comme pour l’économie. Le texte prévoit ainsi de travailler à la sécurité et à la diversité de cette chaîne, afin de réduire les risques liés aux dépendances technologiques.

L’enjeu ne se limite pas à la quantité de puces disponibles. Il concerne aussi leur provenance, leur intégrité, les équipements nécessaires à leur fabrication et la protection des savoir-faire. À mesure que l’IA devient plus gourmande en puissance de calcul, la capacité à accéder à une infrastructure fiable devient un facteur de souveraineté.

Ouvrir la recherche au-delà des géants technologiques

La compétitivité américaine ne peut pas reposer uniquement sur les grandes plateformes numériques. Le mémorandum soutient ainsi le programme-pilote de ressources nationales pour la recherche en IA, conçu pour élargir l’accès aux capacités de calcul, aux données et aux outils de recherche.

L’objectif est de permettre à davantage d’universités, de chercheurs et de petites entreprises de participer aux avancées en IA. Les coûts d’infrastructure constituent en effet une barrière importante : entraîner ou évaluer des modèles avancés exige des ressources informatiques que toutes les structures ne peuvent pas financer.

En facilitant cet accès, l’administration américaine cherche à encourager la diversité des idées et des acteurs. C’est aussi un moyen de renforcer la sécurité de l’écosystème : une recherche concentrée entre les mains d’un petit nombre d’entreprises laisse moins de place à la vérification indépendante, à l’étude des risques et à l’émergence de solutions alternatives.

Une stratégie qui se veut aussi diplomatique

Le mémorandum ne traite pas l’IA comme une affaire strictement américaine. Il s’inscrit dans une séquence diplomatique où les États-Unis cherchent à peser sur les règles mondiales. La Maison-Blanche rappelle les initiatives issues des sommets sur la sécurité de l’IA de Bletchley Park, au Royaume-Uni, puis de Séoul, en Corée du Sud.

Elle met aussi en avant la résolution des Nations unies sur l’IA obtenue par les États-Unis, adoptée avec un soutien unanime et co-parrainée notamment par la Chine. Cette résolution témoigne d’un point d’accord rare : même si les grandes puissances restent en concurrence, elles reconnaissent la nécessité de principes communs pour encadrer les systèmes d’intelligence artificielle.

La coopération internationale n’efface pas les rivalités. Elle peut néanmoins établir un vocabulaire partagé sur la sûreté, la sécurité, l’évaluation des risques et les droits humains. Pour Washington, faire progresser ces principes permet à la fois de réduire certains dangers et de défendre une conception démocratique de la gouvernance de l’IA.

Ce qu’il faut surveiller

Le mémorandum fixe une direction, mais son effet dépendra de sa mise en œuvre dans les agences fédérales. Le premier enjeu sera la capacité des organismes de sécurité nationale à appliquer des méthodes comparables d’évaluation et de contrôle, malgré la diversité de leurs missions et le caractère parfois confidentiel de leurs activités.

Le deuxième sera l’équilibre entre protection technologique et innovation. Préserver les avancées américaines implique de sécuriser les connaissances et les chaînes d’approvisionnement, sans isoler la recherche universitaire ni freiner les collaborations utiles.

Enfin, la promesse de protéger la vie privée et les droits fondamentaux devra être observée dans les usages réels. L’IA peut aider les institutions à anticiper et à répondre à des menaces. Mais plus elle intervient dans l’analyse de données sensibles et dans l’aide à la décision, plus la transparence, le contrôle humain et la responsabilité des administrations deviennent indispensables.

Avec ce texte, l’administration Biden affirme que l’IA est à la fois un levier de puissance et un objet de gouvernance. Pour les États-Unis, la course technologique ne se résume donc pas à construire des systèmes plus performants : elle consiste aussi à déterminer dans quelles conditions ils peuvent être utilisés sans compromettre la sécurité ni les principes démocratiques qu’ils prétendent protéger.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le mémorandum de Joe Biden sur l’IA du 24 octobre 2024 ?

C’est une directive de sécurité nationale qui organise la stratégie américaine sur l’intelligence artificielle. Elle demande aux agences fédérales d’employer l’IA pour leurs missions de sécurité tout en évaluant les risques de cybersécurité, de biais, d’atteinte à la vie privée et de détournement malveillant.

Quels sont les objectifs du mémorandum américain sur l’intelligence artificielle ?

Le texte poursuit trois objectifs : maintenir le leadership des États-Unis dans l’innovation en IA, utiliser cette technologie pour renforcer la sécurité nationale et promouvoir, aux États-Unis comme à l’étranger, une IA sûre, sécurisée et digne de confiance. Il associe donc compétitivité, défense et gouvernance.

Quel rôle joue l’AI Safety Institute dans cette stratégie ?

Le mémorandum désigne l’AI Safety Institute comme point de contact principal du gouvernement américain auprès de l’industrie de l’IA. Ses experts doivent coopérer avec les agences de sécurité nationale, le renseignement et le département de la Défense afin de mieux évaluer les capacités et les risques des systèmes d’IA.

Pourquoi les semi-conducteurs sont-ils importants pour l’IA et la sécurité nationale ?

Les systèmes d’IA avancés ont besoin de puces puissantes pour être entraînés et utilisés. Le mémorandum fait donc le lien avec le CHIPS Act et la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs. L’accès à ces composants est vu comme un enjeu industriel, économique et stratégique.

Le mémorandum de Biden crée-t-il une loi américaine sur l’IA ?

Non. Un mémorandum de sécurité nationale n’est pas une loi adoptée par le Congrès. C’est une directive présidentielle qui oriente l’action des agences de l’exécutif. Il fixe des responsabilités, des priorités et un cadre de gestion des risques pour l’usage de l’IA dans les missions de sécurité nationale.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Maison-Blanche, mémorandum sur le leadership américain en IA et la sécurité nationale, 24 octobre 2024www.whitehouse.gov
  2. Cadre américain de gouvernance et de gestion des risques de l’IA pour la sécurité nationaleai.gov
  3. AppOmni, analyses sur la sécurité des environnements cloudappomni.com
  4. Artificial Intelligence News, lignes directrices mondiales sur la sécurité de l’IA soutenues par 18 payswww.artificialintelligence-news.com/news/global-ai-security-guidelines-endorsed-by-18-countries