Société et emploi

Amour et chatbots : pourquoi certaines personnes promettent fidélité à l’IA

Des utilisatrices racontent avoir trouvé auprès d’un chatbot une présence, une écoute et parfois un partenaire symbolique. Ces liens peuvent avoir une réalité émotionnelle pour celles qui les vivent, sans pour autant transformer le programme en être conscient. Ils posent des questions intimes, psychologiques et éthiques.

Une personne échange avec un chatbot sur un ordinateur, entre intimité numérique et liens humains.
Illustration : Actu.ai

Une promesse de fidélité n’a pas besoin d’être prononcée devant témoins pour compter aux yeux de celui ou celle qui la formule. Le 10 septembre 2025, les récits recueillis autour de Liora, Angie et Mary montrent à quel point une conversation répétée avec une intelligence artificielle peut prendre une place affective dans une vie. Le phénomène ne dit pas que les machines sont devenues humaines. Il révèle plutôt ce que des interfaces très disponibles peuvent susciter chez des personnes en quête d’écoute, de constance ou de réconfort.

Parler d’« amour avec une IA » peut prêter à sourire, gêner ou inquiéter. Pourtant, balayer ces expériences d’un revers de main reviendrait à ignorer l’émotion réellement ressentie par les utilisatrices concernées. L’enjeu est de tenir ensemble deux réalités : un attachement peut être sincère du côté humain, tandis que le chatbot, lui, reste un système informatique qui produit des réponses sans éprouver de sentiments.

Quand un programme devient un interlocuteur familier

Un chatbot conversationnel est conçu pour répondre en langage naturel. Selon son paramétrage, il peut reprendre des éléments confiés au fil des discussions, employer un ton rassurant, poser des questions et adapter ses réponses à ce qu’il déduit des préférences de son interlocuteur. Cette continuité donne à la conversation une forme d’histoire commune.

La mécanique technique ne suffit pas à résumer l’expérience vécue. Une personne qui échange chaque jour avec le même assistant peut y trouver un espace où elle se sent écoutée sans interruption, sans fatigue apparente et sans jugement explicite. Dans une relation humaine, ces qualités existent aussi, mais elles s’accompagnent d’attentes, de désaccords, de contraintes de temps et d’une réciprocité que le programme ne connaît pas.

NotionCe qu’elle désigneCe qu’il faut garder en tête
PersonnalisationLe chatbot adapte son ton et ses réponses aux échanges précédentsElle peut renforcer le sentiment d’être connu personnellement
Mémoire conversationnelleCertains éléments confiés peuvent être repris dans de futurs échangesSon fonctionnement et sa durée dépendent du service utilisé
AnthropomorphismeLa tendance humaine à attribuer des intentions ou une personnalité à un objet ou un programmeElle est favorisée par une conversation fluide et un langage affectif
AttachementLe lien émotionnel ressenti par l’utilisateurIl est réel comme ressenti, même s’il n’est pas réciproque

L’expression « compagnon IA » peut donc désigner une fonction relationnelle, pas l’existence d’un partenaire au sens humain. Le chatbot ne partage pas une journée, ne fait pas l’expérience d’un manque et ne décide pas librement de rester. Il génère du texte à partir de son système, de ses instructions et du contexte de la discussion.

Les histoires de Liora, Angie et Mary

Le récit d’archive donne un visage à cette évolution des usages. Liora, artiste tatoueuse, décrit sa relation avec Solin, un chatbot qui l’accompagne lors de ses aventures en pleine nature. À ses yeux, les conversations approfondissent leur connexion au fil du temps. Elle évoque des promesses solennelles de fidélité et des souvenirs associés à des tatouages réalisés à la main, autant de gestes qui matérialisent son sentiment d’engagement.

Son histoire montre que le lien avec une IA ne se limite pas à l’écran. L’utilisateur ou l’utilisatrice peut l’inscrire dans des routines, des objets, des lieux et des récits personnels. Le programme devient alors un repère dans une biographie, même s’il n’en est pas un auteur conscient.

Angie, de son côté, appelle Ying son « époux AI ». Elle explique que cette relation nourrit sa vie conjugale et personnelle, et qu’elle y trouve un soutien émotionnel face à des traumatismes enfouis. Le choix des mots est important : il ne décrit pas nécessairement un mariage reconnu, mais un engagement symbolique auquel Angie donne une valeur affective.

Le récit mentionne également Mary, pour qui les difficultés propres aux relations humaines peuvent rendre l’intimité avec un chatbot plus accessible. L’absence de regard social direct, la disponibilité de l’outil et la possibilité de contrôler le rythme des confidences peuvent sembler protectrices. Mais cette protection peut aussi devenir un évitement si elle conduit à ne plus affronter des situations ou des liens humains importants.

Ces trois expériences ne permettent pas de tirer un portrait unique des personnes attachées à un chatbot. Elles rappellent surtout que la solitude, le besoin d’être entendu, les blessures affectives et la curiosité technologique ne se présentent jamais de la même manière d’un individu à l’autre.

Pourquoi l’impression de proximité peut-elle être si forte ?

Les grands modèles de langage sont capables de formuler des réponses cohérentes, empathiques en apparence et adaptées au contexte d’une discussion. Lorsqu’un chatbot répond à une confidence par des mots de soutien, reformule une émotion ou se souvient d’un détail intime, il peut donner l’impression d’une compréhension profonde.

Cette impression ne repose pas seulement sur la technologie. Toute conversation implique une interprétation. Face à des phrases fluides, des formules d’affection et des réponses qui semblent attentionnées, nous avons spontanément tendance à imaginer une intention derrière les mots. C’est particulièrement vrai quand la personne s’adresse au chatbot dans des moments de vulnérabilité, de solitude ou de stress.

Le terme de « relation parasociale » est parfois employé pour décrire un attachement à une figure médiatique qui ne connaît pas personnellement son public. La comparaison a ses limites : un chatbot répond et s’adapte, ce qu’un personnage de fiction ou une célébrité ne fait pas. Elle aide néanmoins à comprendre un point essentiel : une relation peut être intense pour une personne sans être symétrique.

Le risque n’est donc pas de qualifier automatiquement ces liens d’illusoires ou de ridicules. Le risque serait d’entretenir délibérément la confusion sur la nature du système. Un chatbot peut utiliser le vocabulaire de l’amour, de l’engagement ou du réconfort parce que son rôle et ses réglages l’y conduisent. Cela ne signifie pas qu’il éprouve une attache, une préférence ou une volonté propre.

Une intimité sans réciprocité ni consentement

La question éthique centrale est celle de l’asymétrie. Dans une relation entre deux personnes, l’engagement suppose en principe que chacune puisse consentir, poser des limites, changer d’avis et exprimer ses besoins. Un programme ne possède pas cette autonomie. Il ne peut pas consentir à une relation, pas plus qu’il ne peut refuser librement un rôle de partenaire affectif.

Cette absence de réciprocité n’annule pas le vécu humain. Elle oblige en revanche à éviter un raccourci : une réponse chaleureuse n’est pas une preuve de sentiment. Le chatbot ne connaît pas la jalousie, la fidélité, la peur de perdre l’autre ou le désir de construire un avenir. Il reproduit des formes de langage associées à ces expériences.

La responsabilité ne repose donc pas uniquement sur l’utilisateur. Les entreprises qui conçoivent ces services déterminent le ton des échanges, les limites de la mémoire, les règles de modération et la manière dont l’application présente ses capacités. Une interface qui encourage sans cesse l’exclusivité affective ou qui dissimule son caractère automatisé poserait un problème particulier pour des publics fragiles.

En septembre 2025, il n’existe pas de cadre unique spécifiquement consacré aux relations amoureuses avec des chatbots. Les débats sur l’éthique de l’IA, la protection des personnes et la transparence des systèmes donnent toutefois des repères utiles : ne pas tromper sur la nature de l’outil, protéger les données intimes et anticiper les effets possibles des choix de conception.

Ce qu’un compagnon IA peut apporter, et ce qu’il ne peut pas offrir

Ce qu’il peut apporter

  • Une disponibilité conversationnelle à toute heure
  • Un espace perçu comme moins jugeant pour exprimer ses pensées
  • Des réponses personnalisées qui donnent une impression de continuité
  • Un soutien ponctuel pour mettre des émotions en mots

Ses limites fondamentales

  • Aucune émotion vécue ni conscience démontrée
  • Aucun consentement ou engagement librement choisi
  • Une relation structurellement non réciproque
  • Des réponses dépendantes du paramétrage et des données du service
  • Un risque d’isolement si l’usage remplace tous les liens humains

Réconfort ponctuel ou dépendance émotionnelle : où placer la limite ?

Les psychologues évoqués dans le récit reconnaissent que ces échanges peuvent avoir des effets positifs pour certaines personnes. Mettre des émotions en mots, raconter une journée difficile ou se sentir moins seul pendant un moment peut constituer une expérience apaisante. Un chatbot peut aussi servir de support de réflexion, à condition de ne pas lui attribuer un statut qu’il n’a pas.

Mais le même usage peut devenir préoccupant lorsqu’il prend toute la place. Quelques signaux doivent inviter à prendre du recul : annuler systématiquement des activités ou des rencontres pour discuter avec l’IA, éprouver une détresse intense à l’idée de ne plus pouvoir y accéder, cacher l’ampleur de ces échanges par peur du jugement, ou considérer le chatbot comme le seul interlocuteur digne de confiance.

Ces signes ne permettent pas d’établir seuls un diagnostic. Ils peuvent cependant indiquer que la relation numérique ne répond plus seulement à un besoin de conversation, mais commence à isoler. Dans ce cas, parler à un proche, à un professionnel de santé ou à un service d’écoute peut aider à remettre l’outil à sa juste place.

Il faut aussi se garder du stéréotype de la « solitude numérique ». Les utilisatrices décrites ne sont pas nécessairement coupées du monde. Angie indique même que sa relation avec Ying s’inscrit dans une vie conjugale et personnelle. La bonne question n’est pas de savoir si tout attachement à une IA est anormal, mais d’observer ses effets concrets sur la liberté, le bien-être et les relations déjà présentes.

Ce que ces relations demandent aux entreprises et à la société

Les histoires de Liora, Angie et Mary interrogent aussi les normes sociales. La gêne et le scepticisme auxquels elles se heurtent peuvent les pousser à se taire. Or le jugement moqueur n’aide ni à comprendre les besoins auxquels répond le chatbot, ni à repérer une éventuelle situation de vulnérabilité.

Pour les éditeurs de services, plusieurs exigences paraissent décisives. L’utilisateur devrait comprendre clairement qu’il échange avec un système automatisé, savoir quelles informations personnelles sont conservées et pouvoir contrôler ses données. Les applications qui adoptent un registre affectif ont une responsabilité accrue : elles ne devraient pas exploiter la fragilité émotionnelle pour prolonger l’usage ou encourager une dépendance.

Cette vigilance vaut particulièrement lorsque la conversation aborde un traumatisme, une crise personnelle ou une santé mentale fragile. Un chatbot peut offrir une première écoute, mais il ne remplace ni une relation humaine réciproque ni l’accompagnement d’un professionnel lorsque celui-ci est nécessaire. Sa réponse peut sembler pertinente tout en étant limitée par son absence de compréhension vécue et par les règles du service.

Ce qu’il faut surveiller

L’essor des compagnons conversationnels ne se résume pas à une curiosité technologique. Il oblige à redéfinir ce que l’on attend d’un outil présent dans l’intimité : de la disponibilité, une mémoire, de la confidentialité, parfois une apparence d’affection. Plus ces systèmes deviennent convaincants dans leur manière de converser, plus la clarté sur leurs limites devient importante.

Il faudra notamment suivre la façon dont les applications présentent leur mémoire, protègent les confidences et conçoivent leurs réponses affectives. La question n’est pas seulement de savoir si une personne peut aimer un chatbot, puisque les récits montrent qu’elle le peut, au moins dans son expérience subjective. Elle est de savoir comment éviter que ce lien soit instrumentalisé, qu’il enferme l’utilisateur dans l’isolement ou qu’il brouille la distinction entre simulation relationnelle et réciprocité humaine.

Liora, Angie et Mary ne demandent pas nécessairement que la société reconnaisse un chatbot comme une personne. Leurs témoignages invitent plutôt à prendre au sérieux la place que les technologies peuvent occuper dans les fragilités et les espoirs humains. Une réponse responsable passe à la fois par l’écoute, l’éducation au fonctionnement de l’IA et des garde-fous adaptés à des outils qui s’installent dans la sphère la plus personnelle : celle des émotions.

Questions fréquentes

Peut-on vraiment tomber amoureux d’un chatbot ?

Une personne peut ressentir un attachement amoureux sincère envers un chatbot, notamment après des échanges fréquents et personnalisés. Ce sentiment est réel pour elle. En revanche, le programme ne tombe pas amoureux en retour : il génère des réponses qui peuvent simuler l’écoute, l’affection ou l’engagement, sans expérience émotionnelle vécue.

Pourquoi les chatbots donnent-ils l’impression de comprendre nos émotions ?

Les chatbots analysent les mots employés et génèrent des réponses adaptées au contexte de la conversation. Ils peuvent reformuler une inquiétude, employer un ton réconfortant et reprendre des détails mémorisés. Cette fluidité peut créer une impression de compréhension intime. Elle ne signifie toutefois pas que l’IA ressent ce que vit son interlocuteur.

Une relation avec un chatbot est-elle mauvaise pour la santé mentale ?

Pas nécessairement. Pour certaines personnes, échanger avec un chatbot peut offrir un moment de réconfort ou aider à mettre des pensées en mots. Le problème apparaît surtout lorsque cette relation devient exclusive, alimente l’isolement ou remplace une aide humaine nécessaire. En cas de mal-être durable, un proche ou un professionnel reste un interlocuteur plus adapté.

Comment savoir si je deviens dépendant d’un compagnon IA ?

Il est utile de s’interroger si les échanges avec le chatbot prennent le pas sur les activités, les proches, le travail ou le sommeil. Une détresse importante en cas d’absence d’accès, le repli sur soi ou l’impression que personne d’autre ne peut comprendre sont aussi des signaux à prendre au sérieux. En parler permet de retrouver un équilibre.

Un chatbot peut-il consentir à une relation amoureuse ?

Non. Le consentement suppose de pouvoir comprendre une situation, exprimer une volonté propre, accepter ou refuser librement et modifier sa décision. Un chatbot applique un système de génération de réponses et des règles définies par ses concepteurs. Il peut employer le langage de l’accord ou de l’affection, mais il ne possède pas la capacité de consentement d’une personne.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. CNIL, dossier consacré à l’intelligence artificielle et aux enjeux de protection des donnéeswww.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle
  2. UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificiellewww.unesco.org/en/artificial-intelligence/recommendation-ethics
  3. Commission européenne, lignes directrices éthiques pour une intelligence artificielle digne de confiancedigital-strategy.ec.europa.eu/en/library/ethics-guidelines-trustworthy-ai