La Corée du Sud abandonne ses manuels scolaires à IA après quatre mois
La Corée du Sud met un terme à son ambitieux programme de manuels scolaires dopés à l’IA, moins de quatre mois après son lancement. Malgré un investissement de 1,2 trillion de wons, les pannes, les doutes sur les contenus et les préoccupations liées aux données ont fragilisé le projet.

L’intelligence artificielle promet de personnaliser les apprentissages, de proposer des exercices adaptés et de soulager certaines tâches éducatives. Mais l’expérience sud-coréenne rappelle qu’un outil numérique ne devient pas automatiquement un bon support pédagogique parce qu’il embarque de l’IA. Le pays, souvent présenté comme l’un des plus avancés sur le plan technologique, a suspendu son programme de manuels scolaires fondés sur l’intelligence artificielle moins de quatre mois après son lancement.
La décision est à la mesure de l’ambition initiale. Séoul voulait faire entrer des manuels numériques enrichis par l’IA dans les classes pour moderniser l’école. Or, les premiers mois ont fait remonter des problèmes très concrets, des pannes qui interrompent les cours aux doutes sur la qualité des textes présentés aux enfants. À cela s’ajoutent les questions sensibles de confidentialité et de conditions de travail des enseignants.
Un projet éducatif financé à hauteur de 1,2 trillion de wons
Le gouvernement sud-coréen avait consacré 1,2 trillion de wons, soit 1 200 milliards de wons et environ 850 millions de dollars, au développement de ces manuels scolaires à IA. Environ la moitié de cette somme provenait des éditeurs. L’objectif était de mettre à profit les technologies numériques dans un système scolaire très structuré et fortement tourné vers la réussite académique.
Un manuel enrichi par l’IA ne se résume pas à un livre affiché sur une tablette. En théorie, ce type de produit peut faire varier les exercices selon les réponses d’un élève, signaler des difficultés et fournir aux enseignants des indications sur la progression de la classe. Cette promesse de personnalisation explique l’intérêt qu’il suscite auprès de nombreux responsables publics dans le monde.
Mais cette personnalisation dépend de plusieurs conditions exigeantes : des contenus exacts, une infrastructure fiable, des interfaces réellement utiles en classe et des règles claires pour les données recueillies. Dans le cas sud-coréen, les difficultés de déploiement ont rapidement pris le pas sur les bénéfices espérés.
| Étape du programme | Éléments rapportés | Ce que cela révèle |
|---|---|---|
| Conception et financement | 1,2 trillion de wons mobilisés, dont environ la moitié apportée par les éditeurs | L’initiative reposait sur un investissement public et industriel considérable |
| Début de l’année scolaire | Les manuels à IA sont rendus obligatoires dans le dispositif initial | Le changement concernait directement l’organisation des établissements |
| Premiers mois d’utilisation | Pannes, retards de cours, contenus contestés et inquiétudes sur les données | Les difficultés techniques se transforment vite en difficultés pédagogiques |
| Après un semestre | Le nombre d’écoles utilisatrices aurait diminué de moitié | L’adhésion des établissements s’est érodée très rapidement |
Pourquoi les élèves et les enseignants ont-ils contesté ces manuels ?
Les retours des utilisateurs ont porté d’abord sur le fonctionnement quotidien. Des élèves et des enseignants ont signalé des problèmes techniques suffisamment importants pour retarder les cours. Un élève a notamment rapporté que toutes les classes avaient subi des retards à cause de pannes, ce qui nuisait à la concentration et au suivi des leçons.
Dans une salle de classe, quelques minutes perdues ne sont pas anodines. L’enseignant doit ramener l’attention du groupe, résoudre le problème matériel et parfois modifier sa séance. Quand l’incident se répète, le support censé simplifier l’apprentissage peut au contraire devenir une source de désorganisation. La technologie est alors évaluée non sur ses promesses, mais sur sa capacité à fonctionner au moment précis où le cours commence.
Le contenu a également été mis en cause. Les nouveaux manuels ont été jugés imprécis et pas assez adaptés aux besoins pédagogiques individuels. C’est un écueil particulièrement problématique pour un programme qui se présentait justement comme plus personnalisé. Adapter un parcours ne consiste pas seulement à proposer davantage de questions à un élève rapide ou moins d’exercices à un élève en difficulté. Il faut que les explications, le niveau de langage, les objectifs de cours et la progression restent cohérents.
Les enseignants ont aussi évoqué une charge de travail accrue. L’arrivée d’une nouvelle plateforme implique souvent de se former, de préparer autrement les cours, de vérifier les informations affichées et d’intervenir lorsqu’un élève ou un appareil rencontre un problème. Sans temps dédié, accompagnement durable et moyens techniques suffisants, l’outil peut ajouter des tâches au lieu d’en retirer.
La rapidité du développement a nourri les doutes
La polémique a fait apparaître une question centrale : comment vérifier rigoureusement un contenu destiné à des enfants lorsqu’il est conçu et diffusé à un rythme accéléré ? Les manuels traditionnels sont habituellement élaborés, relus et évalués sur plusieurs mois. Les outils d’IA, eux, permettent de produire ou de modifier du contenu bien plus vite. Cette rapidité est séduisante, mais elle ne garantit ni l’exactitude ni l’adéquation pédagogique.
La législatrice Kang Kyung-sook a ainsi interrogé les conditions dans lesquelles un produit pour enfants avait pu être préparé aussi précipitamment. Son intervention renvoie à un principe simple : dans l’éducation, l’innovation ne dispense pas des contrôles habituels. Au contraire, la dimension numérique ajoute des vérifications à mener, sur les contenus, les mises à jour, l’accessibilité, les données et les modalités d’usage en classe.
La protection de la vie privée constituait une autre préoccupation. Un système qui ambitionne d’adapter les exercices à chaque enfant est susceptible de manipuler des informations liées à ses résultats et à son parcours d’apprentissage. Le débat ne porte donc pas seulement sur la performance d’un logiciel. Il concerne aussi les garanties offertes aux élèves et à leurs familles, ainsi que la capacité des établissements à maîtriser les données produites dans le cadre scolaire.
Un revers devenu politique et social
L’arrêt du programme ne s’explique pas uniquement par des dysfonctionnements techniques. Le dossier a aussi été politisé, dans un contexte de changements gouvernementaux intervenus pendant sa mise en œuvre. Lorsqu’une réforme scolaire devient un sujet de confrontation politique, il est plus difficile de construire la confiance nécessaire chez les familles, les équipes éducatives et les éditeurs.
Le contraste avec les objectifs de départ est frappant. Les manuels avaient été rendus obligatoires au début de l’année scolaire, mais le nombre d’écoles qui les utilisaient a ensuite diminué de moitié en l’espace d’un semestre. Ce recul rapide montre qu’une décision administrative ne suffit pas à installer une pratique dans les classes. L’acceptation repose aussi sur l’expérience concrète des enseignants et des élèves.
Parler d’« abandon » ne signifie pas que la Corée du Sud renonce à tout usage du numérique à l’école, ni que l’IA disparaîtra des débats éducatifs. La décision marque surtout la fin du programme dans sa forme initiale. Elle pose une question plus large : faut-il déployer à grande échelle une technologie émergente avant d’avoir suffisamment expérimenté ses effets dans des établissements aux profils variés ?
Le fossé entre la promesse et l’expérience en classe
Ce que le programme promettait
- Des manuels modernisés grâce à l’intelligence artificielle.
- Des parcours et exercices mieux adaptés aux élèves.
- Une transformation numérique de grande ampleur dans les écoles.
- Un investissement de 1,2 trillion de wons pour soutenir le déploiement.
Ce qui a été constaté
- Des pannes techniques ayant retardé les cours.
- Des contenus jugés imprécis ou insuffisamment adaptés.
- Des préoccupations sur les données personnelles des élèves.
- Une charge de travail supplémentaire pour les enseignants.
- Un nombre d’écoles utilisatrices diminué de moitié après un semestre.
Des précédents internationaux coûteux
Le cas sud-coréen n’est pas isolé. L’histoire de la numérisation de l’école compte plusieurs projets ambitieux dont les résultats n’ont pas répondu aux attentes. En Afrique du Sud, l’Online Schools Project a été abandonné après avoir coûté un milliard de rands. En Malaisie, le programme 1BestariNet a lui aussi été abandonné après avoir engendré des coûts se chiffrant en milliards.
Ces exemples ne sont pas strictement comparables. Les contextes scolaires, les outils choisis, les réseaux disponibles et les modes de financement diffèrent. Ils illustrent néanmoins une difficulté commune : équiper ou connecter des établissements est une condition nécessaire, mais insuffisante. Un programme éducatif numérique doit également s’intégrer aux programmes scolaires, aux habitudes de travail des professeurs et aux contraintes matérielles de chaque école.
Le risque est double. D’un côté, un projet mal préparé peut absorber d’importants moyens financiers sans améliorer les apprentissages. De l’autre, un échec visible peut renforcer la méfiance à l’égard de toute innovation numérique, y compris celles qui pourraient être utiles si elles étaient testées plus progressivement.
Que dit la recherche sur l’IA et l’apprentissage ?
La suspension sud-coréenne intervient alors que les effets cognitifs de l’IA générative font l’objet de nombreuses interrogations. Une étude récente du Massachusetts Institute of Technology, évoquée dans le débat, suggère que l’usage de l’IA pourrait réduire l’activité cérébrale des étudiants sur le long terme. Ce résultat alimente les préoccupations sur la place à accorder à ces outils dans les apprentissages fondamentaux.
Il faut toutefois éviter les conclusions hâtives. Une étude, même préoccupante, ne permet pas à elle seule de déterminer l’effet de toutes les formes d’IA sur tous les élèves, à tous les âges et dans toutes les disciplines. Les conséquences dépendent notamment de l’usage : un élève qui délègue entièrement une réponse à un système n’apprend pas de la même manière qu’un élève qui utilise un outil pour obtenir un retour, puis justifie son raisonnement à l’oral ou à l’écrit.
La question pertinente n’est donc pas simplement « IA ou pas IA ? ». Elle est plutôt : quelles tâches peuvent être assistées sans priver l’élève de l’effort de compréhension, de mémorisation et de résolution de problèmes ? Dans une école, la réponse doit être construite avec les enseignants, et non imposée par les seules possibilités techniques d’une plateforme.
Ce qu’il faut surveiller après cet arrêt
L’épisode sud-coréen constituera un test important pour les politiques éducatives numériques. La prochaine étape ne se résumera pas au choix d’un logiciel. Il faudra clarifier les procédures d’évaluation des contenus, les protections appliquées aux données des mineurs, le rôle des éditeurs et la place laissée au jugement professionnel des enseignants.
Un déploiement plus prudent pourrait passer par des expérimentations limitées, menées sur une durée suffisante et accompagnées d’évaluations indépendantes. Les établissements devraient pouvoir signaler les dysfonctionnements, tandis que les familles devraient comprendre quelles informations sont utilisées et dans quel but. Surtout, les résultats devraient être mesurés au regard des apprentissages, pas seulement du nombre d’appareils distribués ou de comptes activés.
Au 19 octobre 2025, la leçon principale est moins un rejet définitif de l’IA qu’un rappel de méthode. À l’école, une technologie doit démontrer qu’elle rend le cours plus fiable, plus équitable et plus utile. Sans cette preuve, l’innovation la plus coûteuse peut rapidement perdre la confiance de ceux qui doivent l’utiliser chaque jour.
Questions fréquentes
Pourquoi la Corée du Sud a-t-elle abandonné ses manuels scolaires à IA ?
Le programme a été suspendu moins de quatre mois après son lancement en raison de plusieurs difficultés signalées dans les écoles : pannes techniques, retards de cours, contenus jugés imprécis, inquiétudes sur la vie privée et charge de travail accrue pour les enseignants. La politisation du dossier et les changements gouvernementaux ont également fragilisé l’initiative.
Combien ont coûté les manuels scolaires à IA en Corée du Sud ?
Le développement du programme représentait 1,2 trillion de wons, soit 1 200 milliards de wons ou environ 850 millions de dollars. Selon les éléments disponibles, les éditeurs ont financé environ la moitié de cette somme. Cet investissement illustre l’ampleur de l’ambition initiale portée par les autorités sud-coréennes.
Quels problèmes les élèves ont-ils rencontrés avec les manuels à IA ?
Des élèves ont fait état de pannes qui retardaient les cours et compliquaient leur concentration. Des critiques ont également visé le manque d’adaptation des contenus aux différents niveaux scolaires. Pour un outil censé personnaliser les apprentissages, l’écart entre la promesse d’accompagnement individuel et l’expérience réelle en classe a été particulièrement mal perçu.
L’intelligence artificielle est-elle mauvaise pour l’apprentissage des élèves ?
Non, l’arrêt du programme sud-coréen ne permet pas de conclure que toute IA est nocive à l’école. Il montre plutôt que son usage exige des contenus fiables, une supervision humaine et une évaluation sérieuse. Une étude récente du MIT a soulevé des questions sur l’activité cérébrale, mais ses résultats ne suffisent pas à trancher pour tous les outils et tous les contextes éducatifs.
Comment mieux introduire l’IA dans les écoles ?
Une intégration prudente suppose des expérimentations limitées, des contrôles approfondis des contenus et des garanties sur les données des mineurs. Les enseignants doivent être associés à la conception et disposer de temps de formation. L’efficacité d’un outil devrait être évaluée à partir des apprentissages réels des élèves, et non seulement de son niveau de sophistication technologique.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Ministère sud-coréen de l’Éducation, informations institutionnelles sur les politiques éducativeswww.moe.go.kr
- Rest of World, couverture des transformations technologiques et de leurs effets internationauxrestofworld.org
- Étude sur les effets cognitifs de l’usage de l’IA générative, déposée sur arXiv en 2025arxiv.org/abs/2506.08872
- Assemblée nationale de la République de Corée, travaux parlementaireskorea.assembly.go.kr



