Chatfishing : quand ChatGPT brouille l’authenticité sur les applis de rencontre
Sur les applications de rencontre, certains confient leurs messages à ChatGPT pour séduire ou mieux se faire comprendre. Après trois semaines d’échanges intenses sur Hinge, Rachel a découvert un décalage brutal lors du rendez-vous. Le chatfishing interroge la frontière entre coup de pouce rédactionnel et tromperie affective.

À l’automne 2025, les applications de rencontre ne mettent plus seulement en relation des profils, des photos et des centres d’intérêt. Elles peuvent aussi devenir le théâtre d’une conversation écrite en partie par une intelligence artificielle. Pour la personne qui reçoit ces messages, le malaise surgit quand l’humour, l’attention ou la profondeur aperçus à l’écran disparaissent au premier rendez-vous. C’est cette déception particulière que recouvre le mot « chatfishing ».
Le phénomène ne se réduit pas à une technologie ni à un défaut de politesse. Il touche à ce que l’on cherche dans les premiers échanges amoureux : une voix, une spontanéité, une manière personnelle de réagir. Lorsqu’un outil produit cette voix à la place de son utilisateur, même avec de bonnes intentions, la compatibilité perçue peut reposer sur une impression qui ne correspond pas entièrement à la personne rencontrée.
Le chatfishing, une identité conversationnelle empruntée
Le chatfishing désigne l’usage d’outils d’IA générative, tels que ChatGPT, pour rédiger ou nourrir des conversations sur les applications de rencontre. Il peut s’agir d’imaginer une accroche, de reformuler une réponse, de trouver une plaisanterie ou de maintenir un échange entier. Le but n’est pas toujours de dissimuler une fausse identité. Mais l’outil peut donner à une personne une aisance relationnelle, une culture de la répartie ou une sensibilité qu’elle ne parvient pas à exprimer seule.
Le terme fait écho au catfishing, pratique qui consiste à tromper autrui sur son identité en ligne. La différence est importante. Dans le cas du chatfishing, le profil, les photos et l’identité de l’utilisateur peuvent être réels. C’est la manière de converser qui devient partiellement empruntée. Cette nuance ne rend pas nécessairement l’expérience moins troublante : au début d’une relation, les messages servent justement à évaluer la personnalité de l’autre.
Un grand modèle de langage ne connaît ni l’auteur du message ni la personne à laquelle il est destiné au sens humain du terme. Il produit des formulations plausibles à partir de la demande qui lui est transmise. Il peut donc aider à organiser une idée, à changer de ton ou à rendre une phrase plus claire. En revanche, il ne possède pas les souvenirs, les hésitations, les intentions ni l’expérience vécue qui donnent normalement sa singularité à une conversation.
Trois semaines de messages, puis un rendez-vous déroutant
Rachel, entrepreneuse de 36 ans, a vécu ce décalage de plein fouet. Pendant trois semaines, elle a échangé sur Hinge avec un homme dont les messages lui semblaient à la fois profonds, attentifs et spirituels. La conversation avait construit une attente logique : celle de retrouver, en personne, l’esprit vif qui s’exprimait en ligne.
Lors de leur rencontre, l’homme s’est montré poli et agréable. Mais il ne ressemblait pas à l’interlocuteur qui avait séduit Rachel au fil des messages. L’aisance, les réflexions et l’humour qui avaient nourri leur discussion semblaient s’être évaporés. Cette expérience illustre le cœur du chatfishing : ce n’est pas seulement le fait qu’un texte puisse avoir été assisté, mais le sentiment de découvrir que l’on s’était attaché à une version amplifiée, voire fabriquée, de quelqu’un.
Les premiers messages ont une fonction particulière sur les applications de rencontre. Ils permettent de filtrer les affinités, de décider si une rencontre mérite du temps et de prendre un risque émotionnel limité. Si leur contenu est largement produit par un tiers algorithmique, l’autre personne prend ses décisions à partir d’informations incomplètes. Elle peut croire aimer une conversation alors qu’elle ne connaît pas encore vraiment la personne qui se trouve derrière l’écran.
Ce décalage peut être douloureux sans que l’utilisateur de l’IA ait voulu nuire. Il suffit parfois d’une intention apparemment anodine, comme paraître plus intéressant ou éviter une réponse maladroite. Mais, à mesure que l’outil intervient, la frontière entre une formulation améliorée et une présence remplacée s’efface.
De la phrase corrigée à la conversation déléguée
Tous les usages de l’IA n’ont pas la même portée. Nick, 38 ans, explique recourir à ChatGPT pour dynamiser ses échanges avec ses matchs. À ses yeux, il ne s’agit pas de mentir, mais de rendre les conversations plus intéressantes et de susciter davantage l’attention de ses interlocutrices. Son raisonnement repose sur une distinction : l’outil enrichirait l’échange sans se substituer à lui.
Cette distinction est compréhensible, mais elle devient difficile à maintenir dans la pratique. Une personne peut demander une suggestion isolée, puis confier à l’outil les relances, les réponses délicates, les blagues et les confidences. Au bout de plusieurs jours, l’IA ne corrige plus seulement le style : elle peut déterminer le rythme et la tonalité de la relation naissante.
| Niveau de recours à l’IA | Ce que l’outil peut faire | Ce qui est en jeu pour l’autre personne |
|---|---|---|
| Aide ponctuelle | Reformuler un message ou corriger une maladresse | La voix personnelle reste principalement reconnaissable |
| Assistance régulière | Suggérer des relances, des questions ou un ton plus séduisant | L’autre évalue une version déjà très travaillée de son interlocuteur |
| Substitution durable | Produire l’essentiel d’un échange sur plusieurs jours ou semaines | La connexion peut reposer sur une personnalité conversationnelle artificielle |
Holly illustre une zone grise fréquente dans les relations contemporaines. Dans ses situationships, ces relations sans statut clairement défini, elle utilise ChatGPT pour affiner ses messages et trouver le bon équilibre entre clarté et fermeté. Cette aide reste invisible pour son interlocuteur. Elle peut lui permettre de mieux exprimer une limite ou une attente réelle, mais elle soulève une question simple : l’autre répond-il à Holly, ou à la version de Holly la plus parfaitement formulée par un système ?
Richard, de son côté, sollicite l’IA pour structurer sa communication après avoir rencontré des personnes dans des contextes informels. Le risque relevé dans ces échanges est celui d’une politesse trop lisse. À force de réponses calibrées, les hésitations, les digressions et les petites maladresses, qui font aussi la texture d’une conversation humaine, peuvent disparaître.
Assistant d’écriture ou substitut relationnel ?
Un soutien assumé
- L’IA aide à clarifier une idée déjà personnelle.
- L’utilisateur adapte la proposition avec ses propres mots.
- Les intentions et les émotions restent celles de la personne.
- La conversation peut se poursuivre naturellement hors écran.
Un remplacement problématique
- L’IA rédige l’essentiel des messages et des relances.
- Elle invente l’humour, la profondeur ou l’attention perçue.
- Le rendez-vous révèle un écart marqué avec la conversation écrite.
- L’autre personne a investi dans une compatibilité en partie simulée.
Où se situe la frontière avec la tromperie ?
Il n’existe pas de règle universelle permettant de décréter qu’un usage précis est honnête ou trompeur. Le correcteur orthographique, le conseil d’un ami et la recherche d’une bonne formulation ont toujours fait partie de la communication écrite. Une IA peut aussi aider une personne anxieuse, peu à l’aise avec l’écrit ou soucieuse d’exprimer calmement une émotion difficile.
La question éthique dépend surtout de quatre éléments : l’ampleur de l’aide, ce que l’outil écrit à la place de la personne, l’intention de l’utilisateur et les conséquences pour l’interlocuteur. Un message retravaillé pour dire avec tact « je préfère prendre mon temps » n’a pas le même effet qu’une succession de déclarations sensibles, d’anecdotes ou de traits d’esprit générés pour obtenir un rendez-vous.
Le point de bascule survient lorsque l’IA crée une impression de proximité que l’utilisateur n’est pas en mesure de soutenir hors ligne. La personne en face peut alors se sentir trompée, non parce que chaque mot était faux, mais parce que la promesse implicite de ces mots, celle d’une personnalité disponible, drôle ou attentive, ne se vérifie pas dans la relation.
Francesca, 33 ans, ne dit pas utiliser ChatGPT pour tromper. Elle y voit plutôt une passerelle pour comprendre les dynamiques sociales. Avec le temps, elle a appris à naviguer dans ses relations sans dépendre entièrement de l’algorithme. Son parcours rappelle qu’un outil peut servir d’appui temporaire, mais devenir problématique s’il remplace durablement l’apprentissage de la conversation, de l’écoute et de la vulnérabilité.
Comment repérer un possible chatfishing sans accuser à tort ?
La prudence est préférable à la traque. Il n’existe pas de test infaillible permettant d’attribuer un message à une IA dans une conversation privée. Les détecteurs automatiques eux-mêmes ne peuvent pas établir une certitude à partir de quelques phrases. Accuser quelqu’un sur la seule base d’un style trop soigné risque donc de créer un malentendu.
En revanche, un faisceau de décalages peut inviter à avancer plus lentement. Des réponses très générales qui évitent constamment les détails personnels, un changement abrupt de ton, des messages apparemment profonds mais incapables de rebondir sur une question précise, ou une grande fluidité écrite suivie d’un échange laborieux en direct peuvent susciter des interrogations. Aucun de ces indices n’est une preuve isolée.
Le moyen le plus simple de vérifier une compatibilité reste de quitter assez tôt la conversation purement textuelle. Un appel vocal, une conversation vidéo ou un rendez-vous dans un cadre public permettent de constater si le dialogue conserve sa spontanéité. L’objectif n’est pas de piéger l’autre, mais de ne pas investir pendant des semaines dans une relation construite exclusivement sur des messages.
Poser des questions situées peut également aider. Demander ce qui a marqué une journée, rebondir sur une anecdote évoquée plus tôt ou partager soi-même une réaction personnelle favorise une conversation moins standardisée. Une réponse imparfaite mais sincère peut en dire davantage qu’un paragraphe impeccable.
Préserver la confiance dans les premiers échanges
Les personnes qui utilisent une IA peuvent commencer par s’interroger sur la part exacte de leur propre voix dans les messages envoyés. Si l’outil propose une idée, il est utile de la reprendre avec ses propres mots, de supprimer ce qui ne ressemble pas à son langage habituel et de vérifier que l’on pourrait assumer la même conversation en face à face.
Quelques repères simples permettent de limiter les malentendus :
- privilégier l’IA pour clarifier une intention réelle plutôt que pour inventer une personnalité séduisante ;
- éviter de confier à un outil des détails intimes sur soi ou sur une autre personne ;
- proposer un échange vocal ou une rencontre lorsque la discussion prend de l’importance ;
- dire clairement que l’on a demandé une aide de rédaction lorsque celle-ci a fortement façonné un message significatif ;
- accepter qu’une phrase moins parfaite, mais personnelle, soit souvent plus juste dans une relation naissante.
Pour la personne qui reçoit les messages, il est également raisonnable de protéger son rythme. Une déclaration intense après quelques échanges ne crée pas d’obligation de se livrer en retour. Prendre le temps, garder ses informations les plus sensibles pour une relation de confiance et privilégier les interactions en temps réel sont des habitudes utiles, avec ou sans IA.
Ce qu’il faut surveiller dans les rencontres à l’ère des assistants
Le chatfishing révèle moins un problème technique qu’une tension sociale : les applications de rencontre poussent déjà à se présenter sous son meilleur jour, tandis que les IA permettent d’industrialiser cette mise en scène. Elles peuvent réduire l’angoisse de la page blanche et aider à communiquer avec plus de tact. Mais elles peuvent aussi uniformiser les échanges et rendre plus difficile l’évaluation de la compatibilité réelle.
Une étude récente citée dans ce récit indique que près de la moitié des utilisateurs ont déjà rencontré des tactiques manipulatrices dans leur quête amoureuse. Ce chiffre ne concerne pas uniquement l’IA, mais il rappelle le terrain de méfiance dans lequel s’insère le chatfishing. Dans ce contexte, une conversation artificiellement persuasive peut fragiliser davantage la confiance.
L’enjeu, pour les utilisateurs comme pour les plateformes, est de préserver ce qui ne se résume pas à une bonne formulation : la capacité à répondre pour soi, à reconnaître une maladresse, à exprimer un doute et à être présent lorsque la relation passe de l’écran au réel. Les outils d’IA peuvent accompagner cette démarche. Ils ne devraient pas devenir la personne que l’autre croit rencontrer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le chatfishing sur une application de rencontre ?
Le chatfishing consiste à utiliser une IA générative, comme ChatGPT, pour écrire tout ou partie de ses échanges amoureux. Contrairement au catfishing classique, l’identité et les photos peuvent être réelles. La tromperie potentielle porte surtout sur la personnalité exprimée dans les messages, lorsque l’outil parle largement à la place de son utilisateur.
Comment savoir si une personne utilise ChatGPT pour me parler ?
Il n’existe pas de méthode certaine pour le déterminer à partir de messages seuls. Des réponses très générales, des changements de ton ou un écart entre une grande aisance écrite et une conversation directe peuvent intriguer, sans constituer une preuve. Un appel vocal, une vidéo ou une rencontre permettent surtout de vérifier si l’échange reste naturel en temps réel.
Utiliser ChatGPT pour écrire un message de drague est-il malhonnête ?
Tout dépend de l’usage. Demander une reformulation ponctuelle pour exprimer clairement une intention n’équivaut pas à faire produire plusieurs semaines de conversations séduisantes. Le problème apparaît lorsque l’IA construit une impression émotionnelle ou intellectuelle que la personne ne peut pas assumer elle-même, notamment au moment d’un rendez-vous.
Comment éviter le chatfishing sur les applis de rencontre ?
Mieux vaut ne pas prolonger trop longtemps une relation uniquement par messages. Proposer assez tôt un appel ou un rendez-vous dans un lieu public aide à évaluer la compatibilité réelle. Il est aussi prudent de ne pas partager trop vite d’informations intimes, et de rester attentif à la cohérence entre les mots, les réactions et le comportement de l’autre.
Peut-on construire une vraie relation si l’un des deux utilise une IA ?
Oui, si l’IA demeure une aide limitée et que les deux personnes peuvent communiquer sincèrement sans elle. Une relation solide repose sur des intentions partagées, une écoute réelle et la capacité à traverser les conversations inconfortables. La transparence devient particulièrement importante lorsque l’outil a contribué à un message sensible ou déterminant pour la relation.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- The Guardian, enquête d’origine sur le phénomène du chatfishingwww.theguardian.com
- OpenAI, présentation de ChatGPTopenai.com/chatgpt
- Hinge, application de rencontre citée dans le récithinge.co



