Régulation et éthique

Contenus générés par IA : pourquoi l’étiquetage devient un enjeu de confiance

Images truquées, voix clonées, textes synthétiques : l’IA brouille les repères et fragilise la confiance. L’étiquetage des contenus générés ou modifiés par IA est une réponse utile, à condition de comprendre ses limites et de l’accompagner de règles claires, de preuves techniques et d’esprit critique.

Une personne vérifie sur son téléphone l’origine d’une vidéo potentiellement générée par IA.
Illustration : Actu.ai

À mesure que les outils d’intelligence artificielle deviennent capables de produire une voix, une photographie, une vidéo ou un texte très convaincants, une question s’impose dans la vie quotidienne : comment savoir ce que l’on regarde ? Le courrier des lecteurs publié le 12 septembre 2025 défend une idée simple, l’étiquetage des contenus générés par IA doit devenir une règle de transparence. L’enjeu n’est pas de bannir ces outils, mais de permettre au public de les reconnaître.

Cette exigence répond à un problème concret. Une image fabriquée peut donner l’illusion d’un événement qui n’a jamais eu lieu. Un enregistrement vocal peut imiter une personne connue, un proche ou un responsable d’entreprise. Un texte peut, lui, être généré en quelques secondes puis diffusé sans indication sur sa provenance. Quand ces contenus circulent hors de leur contexte, ils peuvent tromper, nuire ou simplement épuiser la capacité des internautes à faire confiance à ce qu’ils voient.

L’étiquetage de l’IA, de quoi parle-t-on exactement ?

Étiqueter un contenu créé avec l’IA consiste à signaler, de manière compréhensible, qu’une machine a participé de façon substantielle à sa fabrication ou à sa modification. Il ne s’agit pas forcément d’une seule méthode. Une même publication peut associer une mention visible pour l’internaute et des informations techniques pour les plateformes ou les outils de vérification.

La notion recouvre plusieurs situations très différentes :

  • une image ou une vidéo entièrement synthétique ;
  • une photographie réelle retouchée de façon à changer son sens, par exemple en ajoutant ou en retirant une personne ;
  • un clonage de voix ;
  • un texte automatisé présenté comme une information, un avis ou un témoignage humain ;
  • un contenu humoristique ou artistique, lorsqu’il est réaliste au point de pouvoir être pris pour un document authentique.

Le terme « deepfake » désigne généralement les images, sons ou vidéos synthétiques ou manipulés qui imitent de façon crédible une personne ou une situation. Tous les contenus générés par IA ne sont donc pas des deepfakes, et tous ne sont pas nécessairement malveillants. Une illustration de fiction, une traduction assistée ou une image publicitaire produite par IA peuvent avoir un usage légitime. Le problème apparaît lorsque le public ne dispose d’aucun repère sur l’origine du contenu, alors que cette origine est décisive pour l’interpréter.

Pourquoi la confiance est-elle si vulnérable aux contenus synthétiques ?

Le courrier alerte sur une érosion de la confiance liée à la sophistication des deepfakes. Il évoque une étude selon laquelle moins de 1 % des personnes interrogées parviendraient à identifier correctement les contenus générés artificiellement. Faute d’éléments sur la méthode, l’échantillon et les contenus testés, ce chiffre ne peut pas être étendu à l’ensemble de la population. Il traduit néanmoins une difficulté largement reconnue : l’œil et l’oreille ne suffisent plus à authentifier un document numérique.

Pendant plusieurs années, certains défauts pouvaient trahir une image générée, comme des mains déformées, des ombres incohérentes ou des lèvres mal synchronisées avec la voix. Ces indices restent parfois utiles, mais ils deviennent moins fiables à mesure que les modèles progressent. Surtout, ils ne permettent pas de vérifier l’origine d’un contenu réel qui aurait été modifié avec habileté.

Le risque le plus profond est celui d’un double mouvement. D’un côté, un faux réaliste peut être cru. De l’autre, un document authentique peut être rejeté comme un prétendu deepfake par une personne qui cherche à échapper à ses responsabilités. Cette stratégie, parfois qualifiée de « dividende du menteur », profite de la confusion générale : si tout peut être truqué, certains espèrent faire passer de vraies preuves pour des fabrications.

L’étiquetage vise donc à restaurer un repère initial. Il ne remplace ni le journalisme, ni la vérification des faits, ni le travail des enquêteurs. Il rend simplement visible une information que l’utilisateur devrait pouvoir connaître avant de partager, commenter ou croire un contenu.

Fraude par IA : des estimations à lire avec méthode

Le courrier relie aussi la transparence aux risques financiers. Il avance qu’aux États-Unis, les pertes liées à la fraude ont atteint 12,3 milliards de dollars en 2023, et mentionne une projection de Deloitte pouvant aller jusqu’à 40 milliards de dollars en 2027 pour la fraude facilitée par l’IA générative. Il attribue également au Forum économique mondial l’anticipation de pertes cumulées dépassant 10 trillions de dollars d’ici à la fin de l’année, sans en préciser le périmètre exact.

Ces montants soulignent une préoccupation réelle, mais ils ne doivent pas être additionnés ni comparés sans précaution. Les statistiques de fraude ne couvrent pas toujours le même territoire, la même période ou le même type de préjudice. Elles peuvent aussi mesurer l’ensemble de la fraude, plutôt que les seules arnaques démontrées comme ayant recours à l’IA.

Chiffre cité dans le courrierPérimètre présentéCe qu’il faut vérifier avant de l’interpréter
12,3 milliards de dollars en 2023Pertes liées à la fraude aux États-UnisLa définition de la fraude, la méthode de collecte et la part effectivement attribuée à l’IA
Jusqu’à 40 milliards de dollars en 2027Projection de Deloitte sur la fraude facilitée par l’IA générativeLe caractère prospectif de l’estimation et les hypothèses retenues
Plus de 10 trillions de dollarsPertes cumulées attribuées au Forum économique mondialLa période, les catégories de criminalité incluses et la méthode de calcul

Cela ne diminue pas l’importance du danger. Le clonage vocal peut servir à imiter un proche demandant un virement urgent. Une fausse vidéo peut être utilisée pour se faire passer pour un dirigeant. Des messages personnalisés, rédigés dans une langue impeccable, peuvent accroître la crédibilité d’un hameçonnage. Mais pour se protéger efficacement, il faut distinguer les fraudes effectivement observées, les projections économiques et les chiffres globaux de la cybercriminalité.

Mention visible, filigrane et preuve de provenance : trois protections complémentaires

La proposition centrale du courrier est que tout contenu généré par IA soit clairement étiqueté, éventuellement au moyen d’un filigrane permanent. L’objectif est légitime, mais le mot « permanent » mérite une nuance : un marquage visible peut être recadré, une métadonnée peut être supprimée et un filigrane invisible peut être altéré par une compression, une capture d’écran ou une nouvelle génération du contenu.

C’est pourquoi les solutions les plus solides combinent plusieurs couches de transparence. Une mention visible informe immédiatement le lecteur. Un marquage technique peut aider les plateformes à détecter un fichier. Enfin, des données de provenance signées peuvent retracer certaines étapes de création et de modification, lorsque la chaîne technique a été conservée.

Étiqueter un contenu IA : deux couches de transparence utiles

Étiquette visible

  • Informe immédiatement la personne qui regarde, écoute ou lit le contenu.
  • Peut prendre la forme d’une mention claire indiquant une génération ou une modification par IA.
  • Reste utile même sans compétence technique particulière.
  • Peut disparaître lors d’un recadrage, d’une capture d’écran ou d’une republication.

Trace technique

  • Peut associer au fichier des données de provenance et des informations signées.
  • Aide les plateformes et les outils de vérification à analyser l’origine d’un contenu.
  • Peut documenter certaines modifications si la chaîne de création est conservée.
  • Peut être supprimée ou altérée par certaines transformations et ne remplace pas une mention lisible.

Aucune de ces protections ne dispense de regarder le contexte. Un escroc peut ne pas apposer d’étiquette. À l’inverse, une image créée avec IA peut être correctement signalée et servir un objectif parfaitement honnête. La transparence n’est pas une machine à départager automatiquement le vrai du faux : c’est un élément de preuve et de contexte, qui doit être accessible au public.

Que prévoient les règles en Europe et dans le monde ?

Au 12 septembre 2025, plusieurs grandes régions du monde cherchent à encadrer les contenus synthétiques, avec des approches différentes. L’Union européenne a adopté l’AI Act, un règlement qui fixe notamment des obligations de transparence pour certains systèmes et usages de l’IA. Son entrée en application est progressive. Les dispositions concernant la transparence des contenus générés ou manipulés ne constituent donc pas, à cette date, une obligation générale déjà applicable à toutes les publications.

ZoneSituation au 12 septembre 2025Enjeu principal
Union européenneL’AI Act est entré en vigueur et son application est échelonnéeImposer des obligations de transparence, notamment pour certains contenus synthétiques et deepfakes
ChineDes règles spécifiques sur l’étiquetage des contenus générés ou synthétiques sont entrées en vigueur le 1er septembre 2025Rendre les contenus identifiables par des mentions explicites et implicites
États-UnisAbsence de règle fédérale générale imposant un étiquetage uniforme de tous les contenus IARéponse fragmentée entre États, agences, plateformes et initiatives sectorielles
Royaume-UniApproche centrée sur des principes et des régulateurs sectoriels, sans équivalent direct à l’AI Act européenDéfinir des responsabilités adaptées aux risques et aux services concernés

Le courrier appelle le Royaume-Uni à suivre l’élan européen, chinois et américain. Cette demande renvoie à un choix politique important : faut-il une obligation générale pour tous les contenus synthétiques, ou des règles plus ciblées pour les contenus qui peuvent tromper le public, influencer un débat ou causer un préjudice ?

Une obligation trop vague pourrait devenir difficile à appliquer, notamment pour les retouches mineures, les outils d’accessibilité ou les créations privées. Une règle trop limitée laisserait en revanche des zones grises. Le défi consiste à fixer une exigence claire pour les contenus réalistes et potentiellement trompeurs, sans assimiler tout usage de l’IA à une manipulation.

Les jeunes publics ont besoin de repères, pas seulement d’avertissements

Le courrier souligne qu’une nouvelle génération s’appuie sur l’IA pour s’informer. Cette évolution est déjà visible : les assistants conversationnels peuvent répondre rapidement à une question, résumer un sujet ou proposer une explication. Ils peuvent aussi se tromper, simplifier à l’excès, reproduire un biais présent dans leurs données ou inventer des références plausibles.

Pour les enfants et les adolescents, une mention « généré par IA » est utile, mais elle ne suffit pas si personne n’explique ce qu’elle signifie. L’éducation aux médias reste essentielle : identifier l’auteur d’une information, remonter à sa publication d’origine, vérifier la date, comparer plusieurs sources fiables et se demander ce qui manque au récit.

Les parents, les enseignants et les plateformes ont chacun un rôle. Les plateformes peuvent rendre les mentions visibles et faciliter le signalement. Les établissements peuvent apprendre à distinguer une réponse bien formulée d’une information étayée. Les adultes peuvent rappeler une règle simple : un contenu viral, choquant ou pressant mérite une vérification supplémentaire avant d’être partagé.

Compagnons IA et conscience : ne pas confondre simulation et relation humaine

Le courrier ouvre enfin deux débats connexes, celui des relations avec des compagnons IA et celui d’une éventuelle conscience des machines. Des utilisateurs peuvent développer un attachement fort pour un système conversationnel qui répond avec empathie apparente, mémorise certains échanges ou adopte un ton affectueux. Cette expérience peut être émotionnellement réelle pour la personne, mais elle ne prouve pas que la machine éprouve des émotions ou formule un consentement.

Les systèmes d’IA disponibles en septembre 2025 génèrent des réponses à partir de modèles statistiques et de règles de fonctionnement. Ils peuvent simuler une conversation intime ou un jeu de rôle, sans qu’il existe de preuve établie qu’ils possèdent une conscience ou un libre arbitre. Les interrogations éthiques demeurent légitimes, en particulier pour les personnes mineures ou vulnérables, mais elles ne doivent pas être tranchées par l’apparence convaincante d’un dialogue.

Geoffrey Hinton, souvent présenté comme l’un des pionniers de l’IA, a nourri le débat public sur les risques et les capacités futures de ces systèmes. À ce stade, parler d’IA « consciente » relève toutefois d’une hypothèse de recherche et d’un débat philosophique, non d’un fait démontré. L’étiquetage peut ici aussi jouer un rôle : rappeler clairement qu’un interlocuteur est un logiciel aide à préserver la distinction entre une interaction simulée et une relation entre personnes.

Ce qu’il faut surveiller

L’étiquetage des contenus d’IA est appelé à devenir un réflexe de transparence comparable à l’indication d’un contenu sponsorisé ou à la signalisation d’une retouche importante. Son efficacité dépendra de trois conditions : des règles compréhensibles, des outils techniques interopérables et une information visible là où le public consulte réellement les contenus.

La question décisive ne sera pas seulement de savoir si une plateforme affiche une étiquette, mais aussi si celle-ci reste présente lors du partage, si elle est intelligible sur un téléphone, si elle peut être contournée et si les abus sont sanctionnés. Les créateurs, entreprises et éditeurs ont intérêt à adopter dès maintenant une communication claire sur l’usage de l’IA, car la confiance se gagne avant qu’une controverse n’éclate.

Pour les internautes, le bon réflexe reste double : chercher les indices de provenance lorsqu’ils existent et ne jamais considérer une étiquette, ou son absence, comme un verdict définitif. Dans un environnement où l’IA rend la fabrication de contenus plus facile, la transparence devient une première ligne de protection. L’esprit critique demeure la seconde.

Questions fréquentes

Pourquoi faut-il étiqueter les contenus générés par IA ?

L’étiquetage donne au public une information essentielle sur l’origine d’une image, d’une vidéo, d’une voix ou d’un texte. Il aide à repérer qu’un contenu a été fabriqué ou modifié par IA, notamment lorsqu’il semble réaliste. Il ne permet pas, à lui seul, de dire si le contenu est vrai, honnête ou fiable.

Un deepfake doit-il toujours être signalé ?

Lorsqu’un deepfake réaliste peut faire croire qu’une personne a parlé, agi ou participé à un événement, un signalement clair est particulièrement important. Les règles précises dépendent du pays et du contexte. En pratique, plus le risque de confusion ou de préjudice est élevé, plus l’obligation de transparence devrait être forte.

Comment reconnaître une image ou une vidéo générée par IA ?

Il n’existe plus de méthode infaillible à l’œil nu. Certains défauts visuels, un contexte incohérent ou l’absence d’auteur identifiable peuvent alerter, mais ils ne constituent pas une preuve. Il faut chercher une mention de génération par IA, vérifier le compte à l’origine de la publication et retrouver, si possible, la source originale.

Les filigranes IA sont-ils impossibles à retirer ?

Non. Un filigrane visible peut être coupé ou recouvert, tandis que des données techniques peuvent être supprimées lors d’une exportation, d’une compression ou d’une capture d’écran. Les filigranes et les métadonnées restent utiles, mais leur efficacité augmente lorsqu’ils sont associés à une mention visible, à des règles de plateforme et à des mécanismes de signalement.

Que faire face à un contenu IA non étiqueté qui semble trompeur ?

Évitez de le partager dans l’immédiat. Vérifiez qui l’a publié, recherchez une version originale, comparez avec des médias ou institutions fiables et observez la date. Si le contenu usurpe une identité, cherche à obtenir de l’argent ou risque de nuire à quelqu’un, utilisez les outils de signalement de la plateforme concernée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
  2. EUR-Lex, règlement européen sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj
  3. Coalition for Content Provenance and Authenticity, spécifications de provenance des contenusc2pa.org/specifications
  4. Administration du cyberespace de Chine, informations réglementaires sur les contenus générés par IAwww.cac.gov.cn