Cybersécurité

Une IA reconnaît les frappes au clavier : risques réels et protections utiles

Des chercheurs ont montré qu’un modèle d’intelligence artificielle pouvait identifier des touches de clavier à partir de leur son, avec des résultats élevés dans un cadre contrôlé. Cette démonstration éclaire un risque de cybersécurité encore méconnu, mais ne signifie pas qu’un mot de passe peut être dérobé à coup sûr depuis n’importe quel enregistrement.

Un ordinateur portable et un smartphone captant le son des touches pendant une saisie au clavier
Illustration : Actu.ai

Chaque touche de clavier possède une signature sonore légère, liée à sa position, au mécanisme du clavier et à la manière dont elle résonne. Des chercheurs ont montré qu’une intelligence artificielle pouvait exploiter cette information pour deviner les caractères saisis. Leur travail, rendu public en 2023, rappelle qu’un mot de passe ne peut pas seulement être exposé par une fuite de données, un hameçonnage ou un logiciel espion : le son lui-même peut devenir une information sensible.

L’idée peut sembler relever de la fiction, mais elle s’appuie sur une famille de risques bien connue des spécialistes, les attaques par canal auxiliaire. Plutôt que de casser directement le chiffrement d’un compte, l’attaquant cherche un indice involontaire produit pendant une action : un bruit, une consommation électrique, un mouvement ou une émission électromagnétique. Dans ce cas précis, l’indice est le claquement des touches.

Une étude qui transforme le son des touches en caractères

Les auteurs de l’étude ont entraîné un modèle d’apprentissage automatique à associer des sons de frappe à des touches précises. Le modèle utilisé, appelé CoAtNet, est habituellement destiné à la reconnaissance d’images. Pour l’adapter au problème, les sons ont été convertis en spectrogrammes, c’est-à-dire des représentations visuelles montrant comment les fréquences d’un son évoluent dans le temps.

Cette transformation est importante : à l’oreille humaine, deux touches voisines peuvent paraître identiques. Un modèle entraîné sur un grand nombre d’exemples peut cependant relever des différences très faibles de fréquence, d’intensité ou de résonance. Il ne « comprend » pas un mot de passe. Il classe, frappe après frappe, le son entendu dans une catégorie correspondant à une touche probable.

L’expérience a porté sur un MacBook Pro équipé d’une puce M1. Les chercheurs ont enregistré 36 touches, pressées 25 fois chacune, soit 900 exemples de frappes utilisés pour constituer le jeu de données. L’objectif était ensuite de mesurer la capacité du système à retrouver la touche à partir de son seul signal audio.

Étape de l’expérienceCe qui a été faitCe que cela permet de mesurer
Collecte sonore36 touches d’un MacBook Pro M1 ont été enregistrées 25 fois chacuneLes différences acoustiques propres aux touches du clavier étudié
Préparation des donnéesLes sons ont été convertis en spectrogrammesLes caractéristiques de fréquence et de durée exploitables par le modèle
Entraînement de l’IALe modèle CoAtNet a appris à associer chaque signature sonore à une toucheLa reconnaissance automatisée d’une frappe isolée
Test avec un téléphone procheLes frappes ont été captées par un smartphone placé à proximitéUne précision maximale de 95 %
Test lors d’un appel ZoomLes sons ont été transmis par le service de visioconférenceUne précision de 93 %

Le résultat le plus marquant est donc une précision de 95 % dans la configuration avec smartphone, et de 93 % avec l’audio transmis par Zoom. Pour une démonstration académique, ces scores sont élevés. Ils montrent que des outils audio ordinaires et des méthodes d’IA accessibles peuvent, dans certaines circonstances, révéler bien plus d’informations qu’on ne l’imagine.

Pourquoi le son d’un clavier peut-il constituer un risque ?

Un clavier mécanique, un clavier d’ordinateur portable ou un clavier externe ne produisent pas tous le même bruit. Mais, sur un appareil donné, chaque touche est placée à un endroit légèrement différent. La vibration se propage différemment dans le châssis, la distance au microphone varie, et la touche peut générer une résonance caractéristique. Ces écarts sont faibles, mais ils peuvent suffire à un algorithme entraîné dans un environnement comparable.

Dans un scénario malveillant, une personne disposerait d’un enregistrement de la victime en train de saisir une information confidentielle. Cela peut venir d’un téléphone laissé à proximité, d’un microphone autorisé sur un ordinateur, d’une captation dans une pièce ou de l’audio d’un appel en ligne. L’intérêt de cette technique est qu’elle ne repose pas nécessairement sur l’installation d’un programme malveillant sur le poste visé.

Le risque concerne surtout les données que l’on tape rarement mais qui ouvrent beaucoup de portes : mot de passe de messagerie, identifiants d’entreprise, code de récupération, informations bancaires ou requêtes confidentielles. Si une séquence de touches est identifiée avec suffisamment de précision, elle peut fournir à un attaquant une piste sérieuse pour tenter une connexion.

Cela ne transforme pas pour autant chaque réunion en ligne en opération d’espionnage. Pour être exploitable, l’attaque suppose généralement de capter un son suffisamment net, de connaître ou d’approcher le modèle de clavier utilisé, puis d’entraîner ou d’adapter un système de reconnaissance. Un environnement bruyant, une mauvaise qualité audio, un autre clavier ou une position de microphone différente peuvent dégrader fortement le résultat.

Des résultats impressionnants, mais un cadre expérimental précis

La formulation « une IA déchiffre les mots de passe » est accrocheuse, mais elle simplifie ce que la recherche a réellement démontré. L’étude ne décrit pas une clé universelle capable d’écouter n’importe quel clavier dans n’importe quel lieu et de restituer instantanément tous les identifiants. Elle établit qu’un modèle peut apprendre les signatures sonores de touches dans une configuration donnée et atteindre un taux élevé de reconnaissance.

Plusieurs éléments font varier la difficulté d’une attaque réelle :

  • Le matériel : la forme des touches, le châssis, l’usure et le type de clavier modifient l’acoustique.
  • Le contexte sonore : des voix, une ventilation, des notifications ou des bruits de rue peuvent masquer les frappes.
  • La captation audio : le microphone, sa distance et son orientation influencent fortement le signal disponible.
  • La personne qui tape : la force, le rythme et la manière d’enfoncer une touche ne sont pas totalement constants.
  • Le contenu saisi : la reconnaissance d’une touche n’est qu’une étape. Reconstituer une chaîne complète exige de limiter les erreurs au fil des frappes.

Les chercheurs ont aussi montré que les appels vidéo ne doivent pas être considérés comme des espaces acoustiquement neutres. Même après les transformations appliquées par une plateforme de visioconférence, le son des touches peut conserver assez d’indices pour être analysé. C’est un enseignement utile pour les salariés, les indépendants et les personnes qui travaillent fréquemment au casque devant leur ordinateur.

Le chiffrement et les VPN ne bloquent pas un clavier entendu

Face à cette menace, il faut distinguer les protections. Le chiffrement des données et les réseaux privés virtuels, ou VPN, restent indispensables pour protéger des échanges et limiter l’interception du trafic réseau. Mais ils ne règlent pas directement le problème soulevé ici.

Un micro qui capte une frappe agit avant toute transmission chiffrée. De même, un VPN protège le trajet entre un appareil et un serveur, pas le son produit physiquement dans une pièce. Si un mot de passe a été observé ou deviné au moment de sa saisie, le chiffrement de la connexion n’empêche pas nécessairement son emploi ultérieur.

La réponse la plus efficace consiste donc à réduire la valeur d’un mot de passe isolé et, lorsque c’est possible, à éviter de le taper manuellement. C’est précisément le rôle des gestionnaires de mots de passe, de l’authentification multifacteur et des passkeys.

Saisir un mot de passe ou réduire la saisie manuelle

Mot de passe tapé manuellement

  • Le son de chaque frappe peut constituer un indice exploitable dans certaines conditions.
  • Un mot de passe réutilisé compromet potentiellement plusieurs comptes.
  • Une saisie lors d’un appel ou près d’un microphone augmente l’exposition.
  • Le mot de passe seul peut suffire à ouvrir le compte s’il n’y a pas de second facteur.

Gestionnaire, MFA et passkeys

  • Le gestionnaire crée des mots de passe longs, uniques et remplis automatiquement.
  • L’authentification multifacteur bloque l’accès même si le mot de passe est connu.
  • Les passkeys évitent souvent de ressaisir un secret au clavier.
  • La compromission d’un seul identifiant ne donne pas accès aux autres services.

Comment réduire concrètement le risque pour ses comptes

La première règle ne consiste pas à imaginer des mots de passe impossibles à prononcer ou à retenir. Un mot de passe complexe reste vulnérable s’il est réutilisé sur plusieurs services ou s’il est saisi à voix et à micro ouverts. Il est plus sûr d’utiliser, pour chaque compte, un identifiant long, aléatoire et unique, généré puis rempli automatiquement par un gestionnaire de mots de passe.

L’autoremplissage limite le nombre de fois où l’utilisateur tape ses secrets au clavier. Il protège aussi contre une habitude fréquente et risquée : recycler la même combinaison, avec quelques variations, sur une messagerie, un réseau social, un site marchand et un outil professionnel.

L’étape suivante est l’authentification multifacteur. Même si un mot de passe venait à être appris, l’accès resterait bloqué sans une seconde preuve : code temporaire dans une application d’authentification, validation sur un appareil déjà enregistré, clé de sécurité physique ou donnée biométrique selon le service. Les codes reçus par SMS ajoutent également une protection, mais ils ne sont pas la solution la plus robuste dans tous les cas.

Les passkeys, lorsqu’un service les propose, vont plus loin : elles permettent de se connecter avec l’appareil de confiance et son mécanisme de déverrouillage, plutôt que de ressaisir un mot de passe. Elles réduisent ainsi l’exposition aux attaques qui ciblent la saisie manuelle, tout en améliorant la résistance à de nombreuses tentatives d’hameçonnage.

Quelques réflexes simples complètent cette protection :

  • éviter de saisir un identifiant sensible pendant un appel si le microphone est actif et que cela n’est pas nécessaire ;
  • vérifier les autorisations accordées au microphone sur l’ordinateur et le téléphone ;
  • ne pas laisser un appareil d’enregistrement inconnu ou non maîtrisé près de son poste de travail ;
  • privilégier une application d’authentification ou une clé de sécurité pour les comptes les plus importants ;
  • changer immédiatement un mot de passe unique en cas de doute, puis fermer les sessions actives et contrôler les méthodes de récupération du compte.

Un enjeu particulier pour le travail à distance

Pour une grande partie du public, cette étude ne justifie pas de renoncer à utiliser un ordinateur portable en réunion. Le risque le plus probable demeure la réutilisation des mots de passe, les faux messages de connexion et les fuites de données. En revanche, elle invite à repenser des gestes anodins dans les environnements professionnels : taper un code d’administration pendant une visioconférence, saisir un identifiant sur un poste partagé ou laisser des applications accéder sans nécessité au microphone.

Les organisations qui manipulent des informations sensibles ont intérêt à appliquer le principe du moindre privilège. Cela signifie qu’une personne ne doit accéder qu’aux outils nécessaires à sa mission, et qu’un mot de passe seul ne devrait pas ouvrir l’accès à des ressources critiques. Des politiques de gestionnaires de mots de passe, de clés de sécurité et de contrôle des appareils peuvent réduire le risque bien plus efficacement que la seule sensibilisation des utilisateurs.

Cette recherche peut aussi avoir un usage défensif. Comprendre les fuites acoustiques aide les fabricants à évaluer la discrétion de leurs matériels et les équipes de sécurité à identifier de nouveaux scénarios de menace. L’IA n’est pas seulement un outil d’attaque : elle peut servir à tester la quantité d’information involontairement révélée par un objet du quotidien.

Ce qu’il faut surveiller

L’étude publiée en 2023 constitue une preuve de concept solide, pas l’annonce d’une compromission automatique de tous les mots de passe. Le point à surveiller est l’écart entre un protocole de laboratoire et des outils qui fonctionneraient sur de nombreux claviers, avec des microphones variés et dans des environnements bruités. Plus cet écart se réduirait, plus la prudence lors des appels et dans les espaces partagés deviendrait importante.

Pour les utilisateurs, la leçon est déjà claire : un mot de passe ne doit jamais être l’unique verrou d’un compte essentiel. L’usage de secrets uniques via un gestionnaire, l’activation de l’authentification multifacteur et le recours progressif aux passkeys offrent une protection concrète contre cette attaque acoustique comme contre bien d’autres. La sécurité ne consiste pas à rendre chaque frappe silencieuse, mais à faire en sorte qu’une frappe entendue ne suffise pas à ouvrir la porte.

Questions fréquentes

Une IA peut-elle vraiment retrouver un mot de passe grâce au bruit du clavier ?

Elle peut reconnaître des touches à partir de leurs signatures sonores dans certaines conditions. L’étude évoquée a obtenu de très bons résultats sur un clavier et des enregistrements précis, mais cela ne garantit pas la reconstitution de n’importe quel mot de passe dans la vie courante. Le matériel, le bruit ambiant et la qualité de l’audio comptent beaucoup.

Que signifie le score de 95 % obtenu par les chercheurs ?

Le score de 95 % correspond à la précision de reconnaissance de touches individuelles dans la configuration expérimentale avec un smartphone proche du clavier. Il ne faut pas le lire comme une probabilité universelle de piratage d’un compte. Pour retrouver une chaîne complète, les erreurs sur chaque frappe peuvent s’accumuler et le contexte réel est souvent moins favorable.

Un VPN protège-t-il contre l’écoute des frappes au clavier ?

Non, pas directement. Un VPN chiffre le trafic entre l’appareil et le serveur, ce qui protège les données lors de leur transmission. Une attaque acoustique intervient avant cette étape, au moment où le clavier produit un son. Le VPN reste utile pour d’autres raisons, mais il ne remplace ni l’authentification multifacteur ni un gestionnaire de mots de passe.

Comment protéger ses mots de passe contre ce type d’attaque ?

Utilisez un gestionnaire pour générer des mots de passe longs et différents sur chaque site, puis activez l’authentification multifacteur. Lorsque cela est disponible, les passkeys permettent souvent de ne plus saisir le mot de passe manuellement. Évitez aussi de taper des identifiants sensibles avec un microphone actif dans un environnement que vous ne maîtrisez pas.

Faut-il arrêter de taper pendant les visioconférences ?

Non. Cette étude ne signifie pas que toute frappe entendue pendant une réunion permet de pirater un compte. En revanche, il est raisonnable d’éviter de saisir un mot de passe, un code de récupération ou un identifiant professionnel sensible pendant un appel lorsque l’audio est actif. Un gestionnaire de mots de passe réduit simplement le besoin de les taper.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Étude académique, A Practical Deep Learning-Based Acoustic Side Channel Attack on Keyboardsarxiv.org/abs/2308.01074
  2. OWASP, guide de bonnes pratiques sur l’authentificationcheatsheetseries.owasp.org/cheatsheets/Authentication_Cheat_Sheet.html
  3. FIDO Alliance, présentation des passkeysfidoalliance.org/passkeys