Régulation et éthique

Images IA sur la pauvreté : le piège des clichés pour les agences humanitaires

Des images de pauvreté créées par intelligence artificielle gagnent les campagnes humanitaires. Moins coûteuses et simples à produire, elles promettent d’éviter les problèmes de consentement. Mais elles risquent aussi de figer les personnes vulnérables dans des clichés, d’affaiblir la confiance et de brouiller la frontière entre témoignage et fiction.

Une équipe humanitaire examine des images synthétiques avant une campagne sur la pauvreté.
Illustration : Actu.ai

Une fillette au regard triste, un bol vide entre les mains, un village réduit à une terre sèche et fissurée : ces images ont longtemps constitué le vocabulaire visuel le plus immédiat de certaines campagnes sur la pauvreté. L’intelligence artificielle générative permet désormais de les produire en quelques instants, sans appareil photo, sans déplacement et sans personne réellement photographiée. Pour les organisations humanitaires, ce raccourci soulève une question difficile : peut-on chercher l’impact sans fabriquer un récit qui déforme la réalité de celles et ceux que l’on veut défendre ?

Le sujet ne se limite pas à la qualité technique d’une image. Quand un visuel réaliste est perçu comme le témoignage d’une situation vécue alors qu’il a été imaginé par un logiciel, il peut influencer la manière dont le public comprend la pauvreté, les conflits ou les violences. Il engage aussi la dignité des populations représentées, même lorsque celles-ci n’ont pas de visage réel.

Pourquoi les ONG utilisent-elles des images créées par IA ?

Les générateurs d’images répondent à des contraintes très concrètes. Réaliser un reportage photo exige du temps, un budget, des autorisations et un cadre de protection solide, particulièrement lorsqu’il concerne des mineurs, des survivantes et survivants de violences ou des personnes vivant dans une extrême précarité. Une image synthétique semble, à première vue, résoudre une partie de ces difficultés.

Noah Arnold, de l’organisation suisse Fairpicture, constate qu’une partie des ONG utilise déjà activement de tels visuels, tandis que d’autres testent ces outils. Leur attrait tient notamment à leur coût réduit et à l’absence de procédure de consentement liée à une personne identifiable photographiée. Dans un contexte de pression financière, aggravée par les coupes budgétaires aux États-Unis, cette option peut paraître particulièrement tentante.

Mais l’absence de modèle humain identifiable ne rend pas automatiquement une image éthique. Elle évite d’exposer une personne précise, ce qui peut être un avantage dans certains contextes sensibles. En revanche, elle pose une autre question : qui décide de l’apparence d’une population, de ses émotions et de son environnement, lorsqu’aucune personne concernée n’a participé à cette représentation ?

EnjeuPhotographie ou vidéo de terrainImage générée par IA
Coût et rapiditéProduction souvent plus longue et plus coûteuseCréation rapide, à faible coût
ConsentementAutorisation et protection des personnes nécessairesPas de sujet photographié directement
Rapport au réelPeut documenter une situation, si le contexte est respectéReprésente une scène imaginée, pas un fait observé
Risque éthiqueExposition ou mise en scène des personnes photographiéesStéréotypes, confusion avec un témoignage et absence de vécu représenté
Transparence attendueContexte, légende et droit à l’imageSignalement clair du caractère synthétique

Le risque d’une « pornographie de la pauvreté 2.0 »

L’expression « pornographie de la pauvreté » désigne, dans le débat sur la communication humanitaire, l’exploitation de représentations choquantes ou misérabilistes afin de susciter une émotion immédiate, souvent un don. Le problème n’est pas de montrer la pauvreté, qui est une réalité qu’il serait tout aussi problématique de dissimuler. Il tient à la réduction de personnes complexes à leur souffrance, à leur manque ou à leur vulnérabilité.

Avec l’IA, cette mécanique peut être reproduite à très grande échelle. Arsenii Alenichev, chercheur à l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, a identifié plus d’une centaine d’images générées par IA utilisées par des ONG dans des campagnes contre la faim ou les violences sexuelles. Il alerte sur le retour d’archétypes visuels : enfants seuls devant des assiettes vides, terres desséchées, regards désespérés, misère présentée comme une caractéristique permanente d’un continent ou d’une communauté.

Le danger est double. D’une part, ces images peuvent faire croire à une situation particulière qui n’a jamais été documentée. D’autre part, elles renforcent des idées préconçues, par exemple l’association automatique entre l’Afrique, la faim, la passivité et la détresse. Or la pauvreté a des causes économiques, politiques, historiques et climatiques. Elle n’est pas une identité visuelle uniforme.

Les banques d’images, notamment Adobe Stock Photos et Freepik, proposent de nombreux contenus de ce type. Certains intitulés rapportés, tels que « Enfant photoréaliste dans un camp de réfugiés » ou « Volontaire caucasien consultant des enfants noirs en Afrique », illustrent la persistance de schémas raciaux et paternalistes. Dans ce récit, les personnes du Sud global apparaissent comme des bénéficiaires passifs, tandis que l’aide est incarnée par une figure extérieure venue les sauver.

L’impact visuel ne doit pas effacer la dignité

Une campagne humanitaire cherche légitimement à être vue, comprise et soutenue. Pourtant, l’efficacité émotionnelle d’une image ne suffit pas à justifier son usage. Une communication respectueuse doit aussi restituer l’action, la parole et la capacité de décision des personnes concernées, plutôt que de ne montrer que leur souffrance.

Kate Kardol, consultante en communication auprès d’ONG, craint que ces usages compromettent la dignité des populations que les associations cherchent à soutenir. Ce risque existe avec la photographie traditionnelle, mais l’IA le rend plus difficile à repérer : un service de communication peut demander une scène calibrée pour émouvoir, puis recevoir une image visuellement convaincante qui condense tous les clichés attendus.

La question de la transparence est donc centrale. Une organisation qui choisit exceptionnellement une illustration synthétique devrait indiquer clairement son origine, éviter toute confusion avec un document de terrain et s’interroger sur les stéréotypes qu’elle véhicule. Une mention discrète ou ambiguë ne suffit pas si le public comprend l’image comme le portrait d’une victime réelle.

Documenter la pauvreté ou la simuler : deux approches à ne pas confondre

Images de terrain encadrées

  • Peuvent témoigner d’une situation réellement observée.
  • Exigent consentement, contexte et protection des personnes.
  • Rendent possible la parole des communautés concernées.
  • Comportent aussi un risque de mise en scène ou d’exposition indue.

Images générées par IA

  • Sont rapides à produire et ne montrent pas un sujet photographié.
  • Ne documentent ni un lieu, ni un événement, ni une personne réelle.
  • Peuvent reproduire instantanément des clichés raciaux et misérabilistes.
  • Doivent être signalées pour ne pas être prises pour des témoignages.

Des précédents qui ont mis le secteur en alerte

Les controverses ne sont pas théoriques. En 2022, une vidéo des Nations unies consacrée aux violences sexuelles dans les conflits a utilisé des reconstitutions générées par IA. Après des réactions négatives, elle a été retirée. Un porte-parole a reconnu que le mélange de séquences réelles et de matériel synthétique pouvait altérer l’intégrité de l’information.

En 2023, la branche néerlandaise de l’organisation britannique Plan International a diffusé une vidéo contre le mariage des enfants comprenant des images créées par IA, dont celle d’une fille présentant un œil au beurre noir. Cette initiative a suscité de vives critiques. L’enjeu n’était pas seulement le recours à une technologie nouvelle : utiliser une violence fictive, sous une forme suffisamment réaliste pour marquer les esprits, peut déplacer l’attention du problème réel vers l’effet de communication.

Ces exemples montrent pourquoi les contenus humanitaires ne peuvent pas être traités comme de simples publicités. Ils participent à l’information du public, à la collecte de fonds et parfois à la compréhension d’événements graves. Mélanger sans précaution l’authentique et le généré peut fragiliser la confiance dans l’ensemble des documents visuels, y compris les véritables témoignages.

Les plateformes renvoient la responsabilité aux utilisateurs

Les images synthétiques circulent aussi parce qu’elles sont faciles à trouver et à acheter. Les plateformes de contenus visuels servent d’intermédiaires entre les créateurs qui déposent des fichiers et les clients qui les téléchargent. Joaquín Abela, PDG de Freepik, souligne que les images générées proviennent d’une communauté mondiale de contributeurs, rémunérés lorsque des clients acquièrent leurs œuvres.

Sa position est que la responsabilité de l’utilisation finale revient aux consommateurs de médias. Il reconnaît toutefois la difficulté à lutter contre les biais et contre une demande de marché qui favorise les images simples à comprendre, donc souvent les plus stéréotypées.

Cette répartition de la responsabilité laisse un angle mort. Les plateformes peuvent proposer des étiquettes signalant un contenu créé par IA, mais l’étiquette ne résout pas à elle seule le problème de la représentation. Une image peut être déclarée synthétique et rester néanmoins racialisée, paternaliste ou dégradante. Les commanditaires, les agences de communication et les organisations qui la publient conservent donc un rôle décisif.

Comment utiliser l’IA sans créer de faux témoignages ?

Plan International a mis en place un cadre de recommandations déconseillant l’utilisation de l’IA pour représenter des enfants. Cette règle vise à préserver leur vie privée, mais également leur dignité. Elle rappelle que la facilité de créer un visage d’enfant fictif ne donne pas le droit de mettre en scène sans limite la souffrance d’enfants réels ou imaginaires.

Pour les organisations, quelques principes peuvent guider les décisions :

  • ne pas présenter un visuel synthétique comme le document d’un événement réel ;
  • signaler clairement lorsqu’une image a été créée par IA ;
  • écarter les scènes qui réduisent une population à la faim, au désastre ou à la dépendance ;
  • privilégier les récits qui montrent aussi l’expertise, la solidarité et l’action des communautés concernées ;
  • soumettre les campagnes sensibles à un examen éthique avant publication.

Ce qu’il faut surveiller

Le principal risque à long terme est celui d’un cercle vicieux. Les générateurs d’images sont entraînés à partir de grandes quantités de contenus existants. Si les clichés sur la pauvreté sont massivement produits, publiés puis réutilisés, ils peuvent à leur tour alimenter les représentations disponibles pour les futurs systèmes. Les biais sociaux et raciaux déjà présents dans les images circulant en ligne risquent alors d’être reproduits et amplifiés.

L’autre enjeu est la confiance. Plus les publics rencontrent de scènes convaincantes mais inventées, plus il devient difficile de reconnaître et de croire les documents authentiques. Pour les agences humanitaires, dont le travail repose en partie sur la crédibilité de leur parole, le gain de temps ou d’argent obtenu par l’IA peut se payer très cher si les donateurs et les personnes soutenues ont le sentiment d’être manipulés.

L’IA peut avoir des usages utiles dans la communication, notamment pour créer des illustrations abstraites ou des supports qui ne prétendent pas représenter une personne ni un événement réel. Mais lorsqu’il s’agit de pauvreté, de violences ou d’enfants, la prudence doit primer sur l’effet visuel. La question n’est pas seulement de savoir si une image est bien faite. Elle est de savoir ce qu’elle fait croire, à qui elle donne une place et quelle dignité elle reconnaît à celles et ceux dont elle prétend raconter l’histoire.

Questions fréquentes

Pourquoi les images IA sur la pauvreté posent-elles un problème éthique ?

Elles peuvent représenter des personnes inexistantes comme si elles étaient des victimes réelles, tout en recyclant des clichés sur la faim, l’Afrique ou les réfugiés. Le problème n’est pas seulement la technologie : une scène synthétique peut déshumaniser les populations concernées, déformer les causes de la pauvreté et tromper un public qui la prend pour un témoignage.

Les ONG ont-elles le droit d’utiliser des images générées par IA ?

Une organisation peut techniquement y recourir, mais elle doit mesurer les conséquences éthiques de ce choix. Une image synthétique ne devrait pas être présentée comme la trace d’un fait réel. Elle doit être clairement identifiée, examinée pour ses stéréotypes et utilisée avec une prudence renforcée lorsqu’elle montre la pauvreté, la violence ou des enfants.

Pourquoi une image IA évite-t-elle les problèmes de consentement ?

Parce qu’elle ne photographie pas directement une personne identifiable, elle évite en principe de demander une autorisation à un sujet réel. Cela ne dispense toutefois pas l’organisation de toute responsabilité. Inventer le visage, le corps ou la souffrance d’une population sans son regard peut tout de même poser un problème de dignité et de représentation.

Qu’est-ce que la pornographie de la pauvreté ?

Cette expression critique des communications qui utilisent la misère de façon spectaculaire pour provoquer une émotion ou encourager les dons. Elle ne signifie pas qu’il faudrait cacher la pauvreté. Elle invite plutôt à la montrer sans réduire les personnes à leur souffrance, sans les priver de leur voix et sans reproduire des rapports de domination ou des clichés raciaux.

Comment reconnaître une image humanitaire générée par IA ?

Certains détails peuvent alerter, comme des mains incohérentes, des objets déformés ou des visages étrangement lisses, mais les outils progressent vite et ces indices ne suffisent plus. Le critère le plus fiable reste la transparence de l’organisation ou de la plateforme. Un contenu synthétique doit être signalé explicitement, surtout s’il évoque une crise réelle.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Fairpicture, organisation suisse spécialisée dans une représentation visuelle éthiquefairpicture.org
  2. Institut de médecine tropicale d’Anverswww.itg.be
  3. Plan International Pays-Baswww.planinternational.nl
  4. Freepik, plateforme de contenus visuelswww.freepik.com
  5. Nations unieswww.un.org/en